Greenworking, le cabinet de conseil, organisme de formation et institut d’études spécialisé dans les transformations culturelles, managériales et organisationnelles, accompagne notamment les entreprises sur les enjeux d’expérience collaborateur et d’IA générative. Pour cette deuxième édition de son observatoire réalisé avec Ipsos BVA, l’institut a interrogé 1 100 salariés du secteur privé, dont 474 managers, entre le 12 et le 25 mai 2026.

Une adoption qui va plus vite que les entreprises

Le constat dressé par Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos BVA, est celui d’une transformation particulièrement rapide, mais encore inégalement structurée. 73 % des salariés déclarent utiliser l’IA au travail, soit dix points de plus qu’un an auparavant. Pourtant, moins d’un salarié sur deux indique que l’IA générative a été déployée dans son entreprise. Autrement dit, les usages progressent parfois avant même que les organisations aient achevé leur propre déploiement.

« Les évolutions sont quand même spectaculaires entre 8 et 15 points suivant les allocataires, ce qui veut dire qu'effectivement, ce que nous mesurons là a dû encore progresser en quelques mois », souligne Brice Teinturier. L’écart entre l’adoption individuelle et le déploiement officiel traduit une phase de transition où les salariés expérimentent, tandis que les entreprises cherchent encore leurs règles et leurs modèles d’organisation.

Les usages restent cependant concentrés sur des tâches d’assistance : rédaction ou correction de textes, recherche d’informations, traduction ou synthèse. « Ces usages sont à la fois très variés mais ils sont encore un peu pauvres par rapport au potentiel de l’IA », observe le directeur général de Ipsos. L’IA est donc déjà entrée dans le quotidien professionnel, sans avoir encore transformé en profondeur les façons de travailler.

Les « usages fantômes » persistent

Cette adoption rapide ne signifie pas que les pratiques sont totalement encadrées. Plus de six utilisateurs sur dix n’ont pas systématiquement recours aux outils déployés par leur entreprise. Certains utilisent donc des solutions extérieures au cadre défini par leur employeur, parfois sans en informer leur manager, leurs collègues ou leurs clients.

Pour les entreprises, l’enjeu consiste dès lors à trouver un équilibre entre sécurisation et expérimentation. « Trop d'encadrement pourrait tuer la flamme », estime Brice Teinturier. Les entreprises doivent donc définir des règles sans décourager les initiatives individuelles, alors même que les pratiques évoluent très rapidement.

La formation apparaît comme l’un des leviers de cette régulation, elle ne sert pas seulement à apprendre à utiliser un outil, elle contribue aussi à réduire les craintes et à donner aux salariés les moyens de comprendre la transformation de leur métier. Dans l’enquête, les salariés ayant suivi une formation à l’IA sont nettement moins nombreux à exprimer des inquiétudes face à cette transformation. L’enjeu pour les entreprises est alors de former autant aux usages qu’au discernement, c'est à dire, savoir ce que l’IA peut faire, mais aussi identifier ce qui doit rester sous contrôle humain.

Les gains de productivité

Les effets immédiats de l’IA sont plutôt perçus positivement, 75 % déclarent gagner du temps grâce à l’IA. Les salariés ont notamment le sentiment de travailler plus vite et d’améliorer la qualité de leur production. Mais ces gains ne signifient pas nécessairement une diminution de la charge de travail, le temps libéré est souvent réinvesti dans d’autres tâches, notamment dans la vérification des résultats produits par l’IA.

Une part importante des salariés estime que certaines de leurs tâches pourraient être réalisées avec l’aide d’une IA dans les prochaines années. Et 36 % pensent que leur emploi pourrait disparaître dans les dix ans en raison du développement de l’IA. La crainte porte donc moins uniquement sur une disparition immédiate du poste que sur la transformation progressive du contenu du travail et sur la valeur ajoutée que chacun pourra continuer à apporter.

Mais cette inquiétude des salariés n’est pas figée, la formation semble jouer un rôle important dans son évolution : mieux les salariés comprennent les outils et les transformations qu’ils entraînent, plus ils sont en mesure de se projeter dans cette transformation des métiers. L’enjeu est donc de donner les moyens de comprendre et d’accompagner le changement.

Le manager, nouveau maillon clé

Cette transformation redessine surtout le rôle managérial, 53 % des managers déclarent que l’IA a un impact sur leur fonction et 51 % estiment que son accompagnement accroît leur charge de travail. Le manager doit désormais accompagner les usages, réduire les écarts de compétences, fixer des repères et préserver la qualité des relations humaines. 

Pour Brice Teinturier, le métier du manager doit lui-même prendre le virage : « un manager qui est déconnecté de ces transformations et qui ne maîtrise pas les outils est vite largué. Il n'est plus crédible et est vite délégitimé aux yeux de ses collaborateurs. » Mais la maîtrise technique ne suffit pas. « Si le manager n’est pas capable de s'adapter, il reste alors coincé dans un rôle ancien qui est devenu inadapté par rapport aux mutations. »

Le manager devient ainsi un intermédiaire essentiel entre les outils, les équipes et l’organisation. Il doit comprendre les usages sans nécessairement devenir un expert technique, mais aussi accompagner les différences de rythme entre collaborateurs, faire émerger de nouvelles compétences et maintenir le collectif. Après l’expérimentation individuelle, les entreprises cherchent désormais à faire émerger des pratiques collectives, avec des règles, de la formation et un management capable d’accompagner des métiers en évolution.