Cela fait de nombreuses années que tous les hyperscalers s'efforcent de démontrer que l'empreinte croissante de la consommation énergétique de leurs infrastructures s’inscrit dans ce qu’ils tentent d’appeler un cercle vertueux, voire durable. Confrontés à une opposition croissante face à leur consommation de ressources, surtout depuis l’essor de l’IA, les grands opérateurs de datacenters s'empressent donc de prouver qu'ils ne nuisent pas à l'environnement... ou du moins pas autant que leurs concurrents. AWS a ainsi publié de dernières affirmations audacieuses affirmant avoir amélioré son efficacité hydrique de 52 % au cours des cinq dernières années et que ses centres de données sont sept fois plus économes en eau que la moyenne du secteur. Selon le fournisseur, cela est dû à une combinaison de méthodes innovantes incluant refroidissement par air libre et par évaporation, et des seuils de température plus élevés.
« Cette annonce souligne l’importance de la transparence à l’ère de l’IA et montre que la technologie n’est plus le seul facteur de différenciation », a déclaré Sanchit Vir Gogia, analyste en chef chez Greyhound Research. « L'efficacité hydrique est devenue un enjeu majeur dans la concurrence à très grande échelle, et non plus une simple note de bas de page. » Les activités mondiales des datacenters d'Amazon ont consommé 0,12 litre d'eau par kilowattheure (L/kWh) en 2025, contre une moyenne sectorielle de 0,84 L/kWh, soit un chiffre 7 fois inférieur selon le fournisseur. Son concurrent le plus proche était Microsoft, qui a consommé 0,27 L/kWh en 2025 (versus 0,30 L/kWh en 2024). Google semble être quant à lui le plus gros consommateur d’eau ces dernières années (avec 1,15 L/kWh en moyenne), tandis que Meta a oscillé autour de 0,20 L/kWh.
Des serveurs tournant à 47 °C
Pour parvenir à ces résultats, Amazon utilise plusieurs méthodes indique l’analyste. Tout d'abord, environ 90 % du temps, l'entreprise utilise le « refroidissement par air libre » : elle aspire l'air extérieur dans les centres de données, laisse celui-ci absorber la chaleur, puis le rejette à l'extérieur, sans avoir besoin d'eau. Amazon compare ce procédé à l'ouverture des fenêtres un soir d'été plutôt qu'à l'utilisation d'un climatiseur. Lorsque les températures augmentent, la société recourt alors au refroidissement par évaporation. De l'eau est ainsi pulvérisée sur un support absorbant et l'air circule à travers celui-ci. L'eau s'évapore et extrait la chaleur de l'air, le refroidissant de 3 à 6 °C. De plus, l'entreprise a délibérément relevé les seuils de fonctionnement de ses centres, en concevant des serveurs capables de tolérer davantage de chaleur, réduisant ainsi les besoins en eau. Après quelques années d'« itération, d'apprentissage et d'ajustement », Amazon a porté la température de fonctionnement à 47 °C.
En 2025, Amazon affirme avoir restitué aux villes dans lesquelles ses datacenters sont installés, 11,5 litres d'eau tous les 15 litres d'eau utilisés, et avoir atteint 75 % de son objectif visant à devenir « neutre en eau » d'ici 2030, date à laquelle chaque litre utilisé sera restitué à l'identique. L'entreprise utilise de l'eau recyclée provenant de stations d'épuration, plutôt que de l'eau potable, dans 130 de ses centres de données, dont 26 recourant exclusivement à cette méthode. De plus, elle aide les collectivités à développer des programmes de réutilisation de l'eau qui pourraient permettre de restituer plus de 22 milliards de litres par an. L'entreprise se concentre particulièrement sur les régions où l'eau est rare et vise à établir des partenariats avec les communautés « afin de garantir que notre gestion de l'eau génère les avantages locaux qu'elles souhaitent voir », indique l'entreprise.
Des affirmations à nuancer
« Les gains sont indéniables et l’ingénierie est tout à fait valable, Amazon mérite donc d’être salué sur ce point », a déclaré Matt Kimball, vice-président et analyste principal chez Moor Insights & Strategy. Le chiffre de 0,12 correspond à l’indice d’efficacité de l’utilisation de l’eau (WUE), qui mesure la quantité d’eau consommée par centre de données par kilowattheure de charge informatique. Cet indicateur a été introduit par Green Grid et est largement reconnu comme la norme, a-t-il expliqué. Il peut toutefois être difficile d’être précis dans ces mesures, et il existe des nuances : un opérateur de centre de données se contente-t-il de déclarer le WUE ? Compte-t-il l’eau utilisée pour produire de l’électricité (la plupart ne le font pas) ? L’eau recyclée est-elle comptabilisée de la même manière que l’eau potable ? Mais « il faut reconnaître à Amazon qu’ils ne se contentent pas de déplacer la charge ailleurs », a noté M. Kimball. Le refroidissement à l'air libre et des seuils de température de fonctionnement plus élevés réduisent à la fois la consommation d'eau et d'énergie, et l'efficacité énergétique (PUE) d'Amazon, l'indicateur standard pour mesurer l'efficacité des datacenters, se situe autour de 1,15. « Cela signifie qu'ils n'atteignent pas ce chiffre impressionnant en matière d'eau au détriment d'un mauvais résultat en matière d'énergie », a déclaré M. Kimball.
Si les résultats sont impressionnants, les techniques mises en avant par AWS deviennent de plus en plus courantes, souligne M. Kimball. « Amazon est à la pointe, mais n'a pas de recette secrète », a-t-il déclaré. Ce qui distingue l’entreprise, c’est son envergure, sa capacité d’exécution, la conception de ses installations, sa répartition géographique et sa poursuite acharnée de ses objectifs énergétiques. D'autres entreprises font des choses similaires, bien que par des voies différentes : Microsoft investit dans des systèmes de refroidissement en circuit fermé qui réduisent considérablement les pertes d'eau par évaporation. Google se concentre fortement sur l'eau recyclée et utilise l'IA pour optimiser ses centres de données. Meta s'appuie depuis longtemps sur le refroidissement par air extérieur. Et globalement, le secteur s'oriente vers le refroidissement par liquide pour les déploiements d'IA à haute densité, « ce qui modifie à nouveau l'équation de l'eau », a déclaré M. Kimball. L'un des principaux facteurs est l'emplacement : le climat influence l'efficacité hydrique, de sorte que le lieu où une entreprise construit son infrastructure est aussi important que ses méthodes de refroidissement. De plus, l'IA, grande consommatrice d'énergie, change la donne, a-t-il souligné ; les charges de travail traditionnelles des entreprises et les clusters d'entraînement d'IA à haute densité créent des profils thermiques très différents. « Le secteur s'efforce toujours de déterminer à quoi ressemblera l'équilibre à long terme entre l'eau et l'énergie à mesure que l'infrastructure d'IA prendra de l'ampleur », a déclaré M. Kimball.
Une course à la transparence
Comme l’a souligné M. Gogia, ce qui distingue aujourd’hui les opérateurs, c’est la transparence. Par exemple, Microsoft s’est engagé à publier des données sur la consommation d’eau pour chaque région abritant des centres de données aux États-Unis, tandis qu’Equinix fait état d’une moyenne de 0,91 L/kWh pour l’ensemble de son portefeuille et de 1,41 L/kWh pour ses sites équipés d’un système de refroidissement par évaporation, ce qui constitue « une discipline de référence que la plupart des acteurs du marché n’ont pas encore adoptée », fait savoir M. Gogia. « La prochaine phase de la concurrence dans le cloud se jouera sur la transparence, et pas seulement sur la thermodynamique [...] Les opérateurs qui divulguent leurs données région par région se développeront plus rapidement, obtiendront plus facilement des autorisations et feront l’objet de moins de litiges. » En effet, son cabinet s’attend à ce que la divulgation des données sur l’eau devienne un poste standard dans les appels d’offres pour les infrastructures cloud et d’IA d’ici 12 à 24 mois. Les DSI devraient exiger des données sur les prélèvements et la consommation par région, la composition de l’eau de source, l’architecture de refroidissement par région, les plans d’urgence en cas de sécheresse, ainsi qu’une « séparation claire entre l’efficacité opérationnelle et la comptabilité de la reconstitution des ressources », a conseillé M. Gogia. Par ailleurs, le moment choisi pour cette publication en dit long : Amazon a publié ces chiffres deux jours après que sa ville d’origine, Seattle, a imposé un gel d’un an sur les nouveaux grands centres de données, invoquant la consommation d’eau comme une préoccupation majeure. De plus, plus de 70 juridictions américaines ont désormais mis en place des restrictions temporaires ou permanentes, et la Commission européenne prépare des normes d'efficacité incluant des critères liés à l'eau. Cela peut donc être interprété autant comme un rapport de développement durable que comme une « contre-offensive en matière de licence sociale », a déclaré M. Gogia.
Selon M. Kimball, les acheteurs devraient s’intéresser à ces évolutions pour des raisons pratiques qui vont au-delà du reporting social et environnental (RSE). Premièrement, l’eau devient un véritable frein à l’implantation des centres de données, et les communautés s’opposent à ces projets. Cela peut avoir des répercussions sur la capacité, les délais d’expansion et les coûts d’exploitation sur les marchés à forte demande, a-t-il expliqué. Deuxièmement, l’empreinte hydrique d’un fournisseur de services cloud fait de plus en plus partie intégrante du profil de durabilité du client lui-même. Par conséquent, les entreprises soumises à des obligations de reporting environnemental ou ayant des objectifs liés à l’eau accordent une attention accrue à la consommation de ressources de l’infrastructure qui soutient leurs applications et leurs charges de travail IA. En fin de compte, a noté M. Gogia, les datacenters ne sont plus une infrastructure invisible : ils deviennent une infrastructure urbaine contestée. « Les gagnants considéreront l’eau comme une contrainte publique partagée plutôt que comme un simple élément de la mise en scène de la durabilité », a-t-il déclaré. « L’avenir de l’infrastructure IA dépendra autant de la gestion des ressources que des capacités d’ingénierie. »