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Intelligence artificielle : une épée de Damoclès sur certains métiers

Dossier de la rédaction

Le Monde Informatique

Les intelligences artificielles (IA) vont-elles supprimer des milliers d'emplois en France ? Les sons de cloches divergent sur ce sujet.

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Article 1 sur 3

Les emplois menacés par les intelligences artificielles

Par La RédactionPublié le 10 avril 20175 min de lecture

L’intelligence embarquée qu’elle soit dans les robots, dans les ordinateurs ou dans diverses applications représente-t-elle une menace pour l’emploi ? Assurément pour Benoit Hamon, candidat à l’élection présidentielle et même pour Bill Gates le fondateur de Microsoft qui ne s’opposent pas, tous deux, à l’application d’une taxe, du moins sur les robots, lesquels représenteraient à terme une vraie menace pour l’emploi dans de nombreux secteurs. En soi, il y a déjà bien longtemps que l’usage des robots et de l’automatisation en général ont supprimé des emplois notamment dans le domaine industriel comme le textile, l’agro-alimentaire ou l’automobile. Prenons l’exemple des chaines de montage des principaux fabricants de véhicules, elles sont entièrement automatisées depuis la généralisation des robots industriels et des systèmes experts qui a débuté dans les années 80. Aujourd’hui, une chaine de montage automatisée est capable de répondre à tous les besoins et tâches : soudage, forgeage, laser ou palettisation, jusqu'à la peinture et le montage final, et ce, sans quasi d’intervention humaine hormis quelques opérateurs pour superviser les chaines automatisées. Mais depuis cinq ans, les choses s’accélèrent fortement, les progrès concédés dans l’intelligence IT et les nouvelles technologies en général (big data, machine Learning, deep learning, algorithmes etc.) sont spectaculaires aidés en cela par d’énormes puissances de calcul.

La loi de Moore, toujours bien d’actualité

La loi de Gordon Moore révisée (l’un des trois fondateurs d’Intel) est plus que jamais d’actualité et contrairement à ce qui se dit, les limites physiques sont loin d’être atteintes dans la miniaturisation des composants. D’ailleurs, à en croire les chercheurs, dans le secteur des semi-conducteurs, le problème n’est pas technique (de nombreux matériaux, autre que le silicium, restent à explorer) mais économique car plus on miniaturise plus cela coûte cher. Grâce à toute cette puissance de calcul et cette intelligence embarquée, les robots n’ont pas fini de progresser et remplaceront les humains dans de nombreux domaines des services à domicile aux tâches administratives et bureautiques dans la banque, les assurances en passant par le transport - notamment les conducteurs avec les véhicules autonomes - et même la santé avec la chirurgie robotisée. Jean- François Marcotorchino, ex-directeur scientifique Thales Division SIX chez Thales Communications et Sécurité et actuellement professeur d'université à Paris-VI, prévient que ce sont surtout les emplois fortement automatisables qui seront les premiers concernés : « Les téléopérateurs, les manutentionnaires, les réceptionnistes ou encore les hôtesses d’accueil, pour tous ces métiers fortement automatisables, l’intelligence artificielle représente une menace dans les cinq ans à venir. Puis, dans un second temps, dans une décennie, d’autres postes seront touchés comme le traducteur, le cadre intermédiaire, l’employé commercial… »

Des millions d’emplois concernés dans le monde

Selon une étude menée par la Forum économique mondiale (sur les 15 plus grandes économies mondiales qui représentent 65 % de la main d’œuvre), d’ici à 2020, les robots pourraient remplacer 7,1 millions d’emplois dans le monde. Déjà en 2013, Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, deux professeurs d’économie de l’Université d’Oxford, indiquaient, dans une étude intitulée Futur de l’emploi, que 47 % des emplois aux Etats-Unis étaient menacés par l’automatisation logicielle et matérielle. Les emplois concernés sont très divers, des télémarketeurs aux hôtesses d’accueil en passant par la production manufacturière et les métiers liés au transport et à la logistique. En France, le cabinet Roland Berger faisait le même constat dans son étude « Les classes moyennes face à la transformation digitale », publiée en octobre 2014, dans laquelle il stipulait que 3 millions d’emplois pourraient être détruits par la numérisation à l’horizon de 2025 et 42 % des métiers présenteraient une probabilité d’automatisation forte du fait de la numérisation de l’économie, et pas seulement les métiers manuels, mais également les tâches intellectuelles toujours plus nombreuses à être prises en charge par les outils numériques.

2 questions à Jade Le Maître, CTO & co-fondateur, Hease Robotics

Selon vous, la robotisation représente-t-elle une menace sur certains métiers ? 

De mon point de vue, la révolution qu’entraîne la robotique est du même calibre que la révolution industrielle ou bien la révolution du numérique. Selon Thomas Frey (ex d’IBM et fondateur du centre de prospective Da Vinci Institute), 60 % des métiers sur les dix prochaines années n'ont pas encore été inventés. Sans aucun doute, une grande partie de ces métiers sera liée à la robotique. La robotique va être destructrice d’emplois à court terme (autant au niveau des cols bleus que des cols blancs), mais va aussi engendrer une manne inépuisable de nouveaux emplois sur le long terme ! C’est notre posture éthique chez Hease Robotics ; c’est aussi pour cela que nous souhaitons que notre robot Heasy intervienne comme un complément du personnel d’accueil et/ou de vente, afin de le décharger des tâches les plus ingrates, et surtout lui permettre de passer plus de temps en conseil et en vente, c’est-à-dire en interactions plus riches de sens avec les clients humains. Personnellement, je vois les robots comme un moyen d’amplifier mes capacités et non comme une menace. Certes, je ne souhaite pas qu’un robot garde un jour mes enfants, je préfère qu’il me décharge de mes tâches administratives afin de passer plus de temps avec ma famille !

Une taxe sur les robots et l’automatisation comme le souhaitent certains politiques et même Bill Gates, qu’en pensez-vous ?

Je suis défavorable à la fameuse taxe Robot mais favorable à un dialogue sur la position du robot dans la société, et sur la manière dont notre société va évoluer. En effet, actuellement la taxation du travail humain fait tourner la machine budgétaire des aides sociales – notre société a donc son modèle basé sur la « valeur travail », mais est-ce que cela veut dire que cette « valeur travail » est la seule méritant d’exister ? C’est un débat presque philosophique, dont la question mérite d’être posée.

Je ne suis pas sûre, par contre, que taxer les robots (qui sont déjà soumis à la TVA) va permettre de résoudre ce problème. Alors, pourquoi ne taxons nous pas une grue qui fait le travail d’une dizaine de manœuvres pour porter des blocs de béton en haut d’un édifice en chantier ? Pourquoi ne taxons nous pas Excel, un logiciel tableur qui remplace les calculateurs manuels ? Il ne faut pas oublier que le plan Robot Start PME a démontré que l’introduction d’un premier robot sur une chaine de production permettait à l’entreprise de ne pas avoir à délocaliser, elle gagne même en compétitivité et est indirectement créatrice d’emploi.

 

Jade Le Maître, CTO & co-fondateur de Hease Robotics, est le créateur du robot d’accueil Heasy destiné aux secteurs de la distribution et l'hôtellerie.

Article 2 sur 3

De nouvelles créations d'emploi dans le numérique grâce à l'IA

Par La RédactionPublié le 10 avril 20173 min de lecture

« Grâce à l’intelligence artificielle et au big data, deux technologies indissociables, de nouveaux métiers vont apparaître, certains sont déjà très demandés notamment ceux autour de l’exploitation de la donnée comme les datascientists ou les étalonneurs de données, ce sont près de 15 000 postes ouverts dans les cinq ans à venir », souligne Jean-François Macortorcinho, ex-directeur scientifique Thales Division SIX chez Thales Communications et Sécurité et actuellement professeur d'université à Paris-VI. Optimiste, l’instance du conseil d’orientation pour l’emploi (COE), placée sous la houlette du premier ministre, a récemment édité un rapport qui estime que moins de 10 % des emplois en France sont directement menacés par l’automatisation et les métiers les plus ciblés seraient les agents d’entretiens, les ouvriers, les conducteurs de véhicule et les aides à domicile. Le COE prévient aussi que l’intelligence et l’automatisation vont entrainer une mutation importante sur certains métiers et créer aussi de nouveaux métiers notamment autour du numérique.

« Avec la robotisation et les intelligences artificielles, non seulement nous allons assister à une mutation de certains emplois, mais de nouveaux métiers et business models vont également apparaître. Par exemple, des métiers autour de l’analyse, de la compréhension, du positionnement et de la maintenance des robots dans l’entreprise. Déjà chez Cap Gemini, nous disposons de milliers de collaborateurs dans le monde, tous transversaux à nos différents services, qui travaillent en comité. Ils analysent les processus, les besoins, développent et conçoivent des services dédiés pour les entreprises. C’est une véritable transformation qui est en train de s’opérer et nous en sommes qu’à l’aube. Je n’imagine même pas les opportunités que cela va engendrer », résume André Cichowlas, directeur de la production et de la qualité, groupe Capgemini.

50 000 emplois vacants en numérique

A titre informatif, parmi les 149 nouveaux métiers apparus depuis 2010, 105 appartiennent au domaine du numérique selon la nomenclature ROME (Répertoire Opérationnel des Métiers et Emploi). « Si l’emploi de certains métiers (agents et conseillers clientèle notamment) peut effectivement être impacté par la digitalisation, cette transformation va en revanche favoriser le développement ou la création de nouveaux métiers, plus proches du numérique. Dans l’ensemble, les experts s’accordent à dire qu’il s’agit d’une mutation du marché de l’emploi plus que d’une réelle menace », indique, de son côté, Adrien Leroy, senior exécutive manager chez Michael Page pour le marché des systèmes d’information et du numérique.

Et effectivement, il est vrai qu’à l’heure actuelle, les entreprises font souvent face à une pénurie de candidats dans de nombreux domaines du numérique comme les développeurs, les designers UX ou les datascientists. Selon la ministre du Travail Myriam El Khomri, 50 000 postes seraient vacants dans les nouvelles technologies, elle avance même le chiffre de 191 000 postes à pourvoir dans le secteur du numérique d’ici à 2022. Reste à savoir si ces postes très spécifiques liés au numérique vont suffire à combler l’éventuelle hémorragie à prévoir sur d’autres postes qui eux pourraient être fortement menacés par cette même évolution du numérique. Négatif pour le Forum économique mondial qui indique que les 7,1 millions de pertes d’emploi liées à la robotisation et à l’automatisation seront que partiellement compensées par la création de 2,1 millions d'emplois nouveaux principalement dans l’IT et le numérique.

Article 3 sur 3

Watson, Pepper, humanoïdes... , les humains ont de quoi s'inquiéter pour leur emploi !

Par La RédactionPublié le 10 avril 20175 min de lecture

A en croire certains cabinets de recrutement que nous avons interviewés et qui souhaitent, pour certains, ne pas être cités vu les enjeux sensibles des intelligences artificielles, la mutation des emplois à moyen/long terme est réelle et oui, les intelligences artificielles seront largement capables de supplanter le service client d’une entreprise. Sur le terrain, pour bien comprendre l’inquiétude de certains salariés, il suffit de prendre l’exemple du système cognitif IBM Watson dont la banque Crédit Mutuel va exploiter ses énormes possibilités pour analyser les emails des clients et réduire ainsi leur gestion, une tâche de plus en plus chronophage pour les conseillers bancaires dans les différentes agences du groupe. Rappelons que Watson est capable de traiter automatiquement le langage naturel et d’apprendre par l’exemple. Selon Frantz Rublé, président d'Euro-information, la filiale technologique qui traite l’informatique de 15 fédérations du Crédit Mutuel et du CIC, les deux premières solutions cognitives développées en 2016 visent à aider les chargés de clientèle des réseaux bancaires français dans leur quotidien, la première assistera donc les conseillers dans le traitement des emails clients en identifiant automatiquement les demandes les plus fréquentes, en détectant l’urgence de la demande et en outillant l’exécution ou la délégation des tâches associées.

Watson en première ligne dans le secteur bancaire

Quant à la deuxième application, Watson va aider les conseillers dans leur recherche d’informations dans Pixis (base documentaire interne au groupe qui rassemble toutes les offres du catalogue) via un dialogue en langage naturel, respectivement dans le domaine de l’assurance de biens et de l’épargne aux particuliers. Bien sûr, le président d'Euro-information insiste, dans une interview accordée sur le site web du Crédit Mutuel, que dans les deux cas, le conseiller reste maître des opérations réalisées et seul interlocuteur du client : « Ainsi, pour l’analyseur d’emails, la solution propose des raccourcis vers les applications de gestion et des modèles de réponses à personnaliser, mais c’est le conseiller qui valide les opérations et qui répond à son client. En aucun cas, il existe un risque de déshumanisation de la relation client. Le conseiller est seul décisionnaire pour l’ensemble des actions et reste l’interlocuteur pour répondre aux questions et demandes de son client. » Malgré ces propos rassurants, cette première étape dans l’engagement de la banque vers Watson pourrait à terme en ouvrir d’autres. D’ailleurs, le syndicat Force Ouvrière du groupe ne cache pas ses inquiétudes, tout comme celui de BNP Paribas et du Crédit Agricole. Au japon, c’est déjà une réalité, Watson, qui calcule automatiquement les paiements aux assurés, va ainsi remplacer 34 postes au sein de la société d’assurance Fukoku Mutual Life Insurance. Selon le journal quotidien japonais Mainichi Shimbun, la société indique d’ailleurs qu’elle augmentera sa productivité de 30 % pour un retour sur investissement en moins de deux ans.

Des robots Pepper chez Renault encore inoffensifs pour l’emploi

Ne l‘oublions pas, les banques cherchent, avant tout, à réduire leur voilure notamment sur leur vaste réseau physique d’agences qui leur coûte très cher à maintenir. Il est donc tout à fait envisageable que dans un avenir à moyen/long terme la robotisation se substitue aux conseillers bancaires. Mais les banques ne sont pas les seules concernées par les effets néfastes de l’emploi de l’intelligence artificielle. En effet, depuis le 16 mars, Renault a déployé, dans son réseau commercial France, près de 120 robots Pepper pour accueillir les clients du réseau tout au long de l'année 2017. Et pour personnaliser sa rencontre avec Pepper dans la concession de son choix, chaque visiteur peut s'inscrire sur le site (http://promotions.renault.fr/#rencontrezpepper). Les initiatives des entreprises qui installent des robots à l’accueil se multiplient, elles restent, pour l’heure, assez ludiques et n’ont pas, du moins aujourd’hui en France, vocation à remplacer les hôtesses d’accueil. Mais là encore, le Japon a un train d’avance puisque le magasin de luxe Mitsukoshi a remplacé son hôtesse par Chihira Aiko, un robot humanoïde fabriqué par Toshiba d’un mètre soixante-cinq dont la ressemblance avec un humain est déstabilisante à l’instar des hubots dans la série Real Humans diffusée en 2013 sur Arte. Même l’armée américaine ouvre la boîte de pandore à la robotisation. En effet, le département R&D de l’armée US (DARPA) teste actuellement le programme ALIAS (Aircrew Labor In-Cockpit Automation System) qui est un robot co-pilote (http://www.darpa.mil/program/aircrew-labor-in-cockpit-automation-system) permettant d’assister le commandant de bord sur des opérations complexes (par exemple sur l’analyse des situations d’urgence afin de réagir efficacement et d’éviter les erreurs humaines). L’objectif avancé est d’améliorer la sécurité des aéronefs mais aussi de réduire la charge de travail. Enfin, le secteur de la santé pourrait aussi faire face à la robotisation et plus rapidement que l’on croit. Il y a quelque mois, des médecins de l’université d’Oxford ont laissé le robot baptisé Robotic Retinal Dissection Device (et créé par la société néerlandaise Preceyes BV) faire tout seul une opération consistant à retirer une membrane de 100 nanomètres dans l’œil d’un patient de 70 ans, sans aucune erreur. L’avantage de ce robot est qu’il ne tremble tout simplement pas.

Des robots journalistes pour la production d'articles simples et factuels

Selon un nouveau rapport publié en anglais par la revue scientifique Digital Journalism (rapport supervisé par le professeur Neil Thurman de LMU de Munich et de la City, University of London), les robots journalistes n'ont pas beaucoup de flair pour aller chercher l'information et produisent des articles unidimensionnels selon les journalistes et les rédacteurs en chef interviewés. En effet, ces intervenants indiquent que les articles produits par ces robots manquent, pour l’heure, de contexte, de complexité et de créativité par rapport au journalisme traditionnel. De plus, il est difficile de les mettre en place dans les rédactions. Par exemple, l'un des journalistes interviewés travaillant à la BBC, a déclaré, après avoir personnellement utilisé la technologie d'écriture robotisée, qu'il était inutile pour la BBC de poursuivre ses recherches sur cette technologie.

En dépit de ses limites, le rapport révèle des projets pour que la technologie soit déployée plus largement, ce qui pourrait potentiellement remplacer des « centaines » de journalistes au sein de la seule agence de presse Thomson Reuters. En effet, pour le professeur Neil Thurman, le robot journalisme sera, malgré tout, de plus en plus souvent utilisée pour produire des rapports factuels simples (courses de chevaux, match de foot…), pour augmenter la vitesse de publication de tels rapports et pour couvrir des sujets actuellement en deçà du seuil de reportabilité.