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Flambée des ICO en attendant la régulation
« Après deux années de sensibilisation et d’acculturation à la blockchain et une fin d’année 2017 plutôt calme en termes de projet, l’effervescence semble repartir depuis le début de l’année surtout avec la partie trading monétaire et, par effet de bords, des ICO », indique Frédéric Panchaud, directeur de l’offre Blockchain chez Viseo. Effectivement, depuis la flambée et la dégringolade du Bitcoin (près de 20 000 $ début décembre 2017 contre environ 6000 $ aujourd’hui), l’effervescence autour des crypto-monnaies et des ICO (Initial Coin Offering) est bien présente. Les ICO, qui constituent une alternative au financement par capital-risque, consistent donc à effectuer des levées de fonds en monnaie virtuelle pour financer un projet, le plus souvent des projets associés à la blockchain. La première a été celle d’Ethereum en 2014 qui avait levé 18 millions de dollars en quelques semaines.
Ces ICO connaissent un véritable succès ces derniers mois. En 2017, plusieurs milliards d’euros et de dollars (selon CB Insights et TokenData) ont ainsi été levés dans le monde par des entrepreneurs et par des entreprises hormis en Chine ou en Corée du Sud où les ICO sont interdites. En Europe, c’est peut-être la Suisse (la Crypto Valley à Zoug) qui se profile d’ailleurs comme la City des ICO avec près d’un milliard de dollars levé en 2017. Et ce n’est que le début, selon une étude intitulée Investor Perception Crypto-Currencies et réalisée au Royaume-Uni auprès d’investisseurs et de professionnels du secteur financier, 59 % des personnes sondées estiment que la valorisation globale des crypto-monnaies va dépasser les 1 000 milliards de dollars dans les trois ans à venir. Deux grands exemples récents d’ICO : Telegram, le spécialiste très controversé de la messagerie cryptée qui aurait déjà levé plus de 800 millions de dollars en février dernier et Kodak qui lance son Kodak Coin, sa propre crypto-monnaie utilisée pour la création d’une plateforme blockchain dédiée à la gestion des droits d'auteur pour les photographes. Lors de cette annonce en janvier dernier, l’action de Kodak est d’ailleurs passée de 3 à 12 dollars en 24 heures.
Ce contexte crée un environnement monétaire virtuel anarchique où le nombre de crypto-monnaies devient astronomique, le site Coinmarketcap en recense plus de 1560 avec bien sûr le leader, le Bitcoin, qui représente environ 30 % de la valorisation totale de toutes les monnaies confondues, suivi de l’Ethereum et du Ripple. Emilien Ercolani, chief marketing officer de Chaineum, souhaite néanmoins clarifier les liens entre la monnaie virtuelle et les jetons produits par les ICO : « les jetons (tokens en anglais) émis lors de l’ICO sont souvent apparentés, par erreur, à une monnaie virtuelle. Par exemple, pour l’ICO de DomRaider opérée par nos soins, le jeton sert dans le système d’enchère mis au point mais en aucun cas ce token n’a vocation à payer votre bière contrairement au bitcoin (ndlr : En Angleterre, quelques pubs acceptent effectivement les bitcoins, en France également avec certains commerces situés dans le Passage du Grand Cerf à Paris). »
La France aussi dans les starting-blocks des monnaies virtuelles
En France, les ICO devraient se multiplier cette année. Par exemple Talao, cette start-up toulousaine souhaite lever 60 millions d’euros pour financer sa plateforme blockchain de mise en relation entre travailleurs indépendants et entreprises. C’est Havas, la filiale de Vivendi, en partenariat avec Blockchain Partner, qui accompagne Talao dans le montage de cette ICO. Le fonds français Truffle Capital prépare aussi une ICO pour sa start-up Money Track qui développe un système de paiement dirigé dans la blockchain. De son côté, Chaineum a récemment finalisé l’ICO de Naviaddress, une plateforme russe d’adressage numérique, et planifie déjà plusieurs projets d’ICO à venir. « Cette année, déjà cinq ICO sont planifiées dont la plus importante en France avec Money by Design pour une levée de fond de 300 millions d’euros (ndlr : pour financer un projet monétaire de blockchain institutionnel). Je peux aussi vous citer Hush, une néo banque ou encore Multiven qui souhaite créer une place de marché décentralisée pour acheter et vendre des ressources IT (matériels, logiciels et services) », précise Emilien Ercolani. A ce titre, Chaineum souhaite devenir la première banque d’affaires crypto et ne cache pas ses ambitions internationales (bientôt une présence au Québec, en Suisse à Zoug dans la Crypto Valley, au Danemark, en Espagne et à Singapour). Chaineum a aussi lancé sa première plateforme investisseurs pour les ICO, compatible avec les protocoles Ethereum ERC20 et Stellar. A noter que si la grande majorité des ICO se lancent aujourd’hui sur Ethereum avec le protocole ERC20 (utilisant des smartcontracts), d’autres réseaux montent en puissance dont ceux de Stellar, Neo ou encore Waves.
Attention aux arnaques
Toute cette frénésie autour des ICO n’est pas sans risque car elle incite de nombreux individus à spéculer sur des crypto-monnaies extrêmement volatiles ou à créer des entreprises sans réelle valeur ajoutée. C’est d’autant plus simple que la réglementation française est, pour l’heure, inexistante comme dans bon nombre de pays. L’AMF (Autorité des marchés financiers en France) met toutefois en garde contre les risques associés aux ICO et aux émissions de jetons (voir encadré) et pourrait envisager de légiférer en définissant un cadre juridique. Le gendarme de la bourse pourrait ainsi obliger le bénéficiaire d’acquérir un visa optionnel, bref d’effectuer une simple demande de commercialisation de ses jetons. Ce visa empêchera-t-il, malgré tout, les nouvelles menaces qui planent sur les ICO ? Pas si sûr… Récemment, les chercheurs de Kaspersky Lab ont découvert une douzaine de faux sites très crédibles se proclamant comme étant des sites d'investissement pour une ICO de l'application de messagerie Telegram. Un enregistrement des transactions sur l'un des sites révèle que les escrocs ont déjà pu dérober au moins 35 000 dollars de valeur Ethereum. En France, aucune banque n’accepte de travailler sur ces projets d’ICO. Les acteurs du marché français sont donc obligés de se tourner vers des établissements financiers hollandais ou luxembougeois pour boucler leurs opérations. A un moment ou un autre, il est toujours nécessaire de convertir ses crypto-monnaies pour revenir dans le réel afin de payer ses fournisseurs et créanciers comme l’Urssaf pour les cotisations sociales sur les salaires.
Des jetons échangeables en crypto-monnaies
Pour effectuer une levée de fonds via une ICO, une entreprise émet des tokens (ou jetons numériques) dont la valeur est déterminée en amont comme dans une classique introduction en bourse via une IPO (Initial Public Offering). Ces jetons sont émis depuis une plateforme de registre distribué et partagé à de multiples investisseurs présents sur le web. Une fois ces tokens acquis par les investisseurs, ils sont transformés en monnaie virtuelle (bitcoin par exemple ou autre crypto- monnaie) qui permet à l’entreprise de financer, par la suite, son projet blockchain. Aux Etats-Unis, suite à l’affaire The DAO, les jetons sont classés en deux catégories, les utilities qui peuvent être échangés contre des biens ou services à l’image de la société Filecoin, par exemple, qui a levé 257 millions de dollars en commercialisant des jetons qui permettront aux utilisateurs d'accéder à sa plateforme de stockage Cloud décentralisée, et les securities assujettis à la réglementation fédérale (via la SEC) sur les valeurs mobilières.
Par exemple, si une start-up remplit toutes les obligations réglementaires, la classification des jetons de sécurité crée un potentiel pour une grande variété d'applications, la plus prometteuse étant la possibilité d'émettre des jetons représentant des actions de la société. Précisons qu’un citoyen américain n’a pas le droit de participer à une ICO étangère. En France, l’AMF est plus souple que son équivalente américaine, il n’y a pas d’obligation ou de réglementation à l’heure actuelle sur l’émission de jetons qui peuvent se transformer sous différentes formes (contribution financière, valeur spéculative sur le marché secondaire, droits d'usage de services, gouvernance). Dans une ICO française, il n’y a en revanche pas de dissolution dans le capital, la personne ne devient donc pas actionnaire de l’entreprise.