ArticleIT & Direction
Frances West, Chief Accessibility Officer d'IBM : « Le mobile met l'accessibilité
Au sein d'IBM, en qualité de Chief Accessibility Officer, Frances West travaille à la mise en place de standards d'accessibilité numérique et de technologies permettant de créer des environnements de travail adapté à tout utilisateur, ayant ou non un handicap, visuel, auditif ou autre. Elle insiste sur la personnalisation de l'expérience utilisateur, tant pour un usage professionnel que personnel. Le 5 avril 2016 au Cercle de l'Union Interalliée, à Paris, elle interviendra lors d'un séminaire du G3ict sur l'innovation dans l'accessibilité au sein des services financiers.

Le Monde Informatique : V****ous dirigez le centre d’accessibilité numérique d'IBM Research et vous conseillez les clients sur les pratiques facilitant l’accès aux outils informatiques à tous les utilisateurs, en tenant compte des difficultés que certains d’entre eux peuvent rencontrer, en raison d’un handicap visuel ou auditif ou d’une autre nature. De quelles façons ces questions sont-elles actuellement prises en considération ?
Frances West : Des changements intéressants et significatifs se sont opérés en matière d’accessibilité. Il y a encore une dizaine d’années, c’était surtout vu comme un sujet de conformité réglementaire, lié aux droits civiques notamment. Mais les évolutions technologiques, et notamment la prolifération des terminaux mobiles, ont véritablement mis l'accessibilité au premier plan et plus uniquement sous cet angle de conformité. Avec les terminaux mobiles, ces problèmes sont devenus pertinents pour tout le monde. Chacun d’entre nous peut se retrouver handicapé dans la lecture de son écran, par exemple en se déplaçant dans les rues, à cause de la taille de l’affichage ou de la luminosité d’une journée ensoleillée. Et si vous ne disposez pas des fonctions appropriées sur votre mobile, l’expérience que vous en tirez n’est pas satisfaisante et, surtout, improductive. A partir de là, les entreprises ont pris conscience de ce que signifiait réellement l’accessibilité. Elles ont réalisé que cela constituait vraiment un fondement pour concevoir l’expérience utilisateur d’une façon générale. C’est pourquoi nous commençons à voir des clients et des entreprises considérer cette question de façon très différente.
C’est donc une prise de conscience favorisée par la mobilité ?
Et par le cloud computing aussi, qui vous permet de disposer d’informations où que vous soyez, quand vous vous déplacez, à pied ou même en voiture. Lorsque vous conduisez, c’est en quelque sorte comme si vous étiez aveugle vis à vis du terminal puisque vos yeux doivent rester sur la route. Vous ne pouvez pas lire l’écran et, dans ce cas, les fonctions de lecture vocale (text to speech) habituellement réservées aux mal-voyants deviennent particulièrement utiles. Ainsi, dans des situations où on se retrouve ponctuellement handicapé, chacun peut bénéficier de dispositifs conçus traditionnellement pour d’autres contextes. Tout cela nous permet de présenter l’accessibilité sous un nouveau jour. Et il y a un autre phénomène qui y participe, c’est le vieillissement de la population vu comme un choc démographique, avec les infirmités associées : les difficultés pour lire et entendre, par exemple lorsqu'on écoute une vidéo sur YouTube dans un endroit public, ou encore les problèmes de mobilité physique. Nous voyons donc en fait la convergence, à la fois des évolutions technologiques et des changements démographiques, mettre conjointement l’accent sur l’accessibilité, au-delà des traditionnelles exigences de conformité ou opportunités de marché.
Au sein d’IBM Research, cela facilite-t-il la façon de travailler avec les équipes sur les questions d'accessibilité ?
Les échanges sont très différents. Je pense que nous sommes l’une des seules organisations dans l’industrie IT à avoir des compétences sur l’accessibilité au sein même de notre recherche. Les autres entreprises en ont dans leurs départements RH ou juridiques, mais chez IBM nous pensons que c’est un terrain d’innovation. Parce que nous évoluons dans le domaine IT, nous nous devons d’avoir une vue prospective sur les technologies à venir et l’impact qu’elles auront sur les personnes ayant un handicap. Nous sommes très fiers d’avoir recruté le premier scientifique aveugle, en 1914. Vous pouvez imaginer ce que cela pouvait représenter il y a 100 ans, pour un non-voyant de travailler sur un système d’information. Il fallait vraiment réfléchir à la façon de rendre son environnement de travail accessible. Cette préoccupation remonte donc loin chez IBM et cela s’est maintenu comme un héritage dans l’organisation de notre recherche. Mais pour en revenir à la façon dont nous travaillons, oui, assurément, nos discussions sont différentes, mais c’est aussi parce que cela correspond à l’accent mis par IBM sur l’informatique cognitive.
Avec les technologies Watson...
Tout à fait. L’informatique cognitive, ce n’est pas uniquement l’intelligence artificielle. Pour rendre l’information pertinente pour l’individu, il faut vraiment la personnaliser et vous devez également continuer à apprendre. C’est tout l’objet de Watson et des technologies cognitives. Elles peuvent non seulement comprendre et digérer de nombreuses informations, mais aussi apprendre avec vous et commencer vraiment à comprendre les données non structurées.
Quels sont vos conseils aux développeurs pour prendre en compte l’accessibilité numérique dans leurs applications ?
La première recommandation, c’est de penser à l’accessibilité dès le départ. Cela doit être pensé dès l’origine de la conception du programme, pour de nombreuses raisons. L’une d’elles porte sur un point très pratique. Nous avons eu par le passé des cycles de développement longs, mais la mobilité et l’adoption du mode agile ont tout changé et ramené ces cycles parfois à quelques semaines, voire même quelques jours. Auparavant, on pouvait dire que l’on intégrerait l’accessibilité plus tard, à la version 2. Ce n’est plus possible, vous n’avez plus le temps de le faire. Si vous n’y avez pas pensé dès le départ, cela ne sera pas fait. Par ailleurs, pour pouvoir le faire sur une grande échelle, on a besoin de l’automatiser à l’aide d’outils et de codifier le design et le développement autour de l’accessibilité. Nous travaillons beaucoup sur ce type d’outillage en ce moment. Automated Accessibility Tester est disponible sur notre cloud Bluemix afin de pouvoir être utilisé de façon très pratique, à tout moment. Pour les apps mobiles, nous avons aussi une technologie appelée Mobile Accessibility Checker qui permet aux développeurs d’effectuer des vérifications sur l’app qu’ils développent.
Comment ces outils sont-ils utilisés ?
En quelques mots, l’outil va parcourir le code et mettre en évidence ce qui risque de faire défaut à l’expérience utilisateur, par exemple, à tel endroit, un en-tête qui manque ou bien l’absence d’un Alt Tag, ce texte descriptif alternatif à une image. En résumé, l’outil va fournir un rapport sur les portions de l’application qui risquent de ne pas être accessibles à tous les utilisateurs. Ensuite, pour vérifier les contenus, nous proposons Digital Content Checker, également disponible dans le cloud Bluemix. Il est actuellement gratuit parce que nous l’avons livré il y juste deux mois et que nous sommes intéressés par les feedbacks des utilisateurs. Cela nous amène au 3ème point, très important dès lors que l’on parle d’environnements de développement. Il faut vraiment se pencher sur la façon dont ils utilisent les standards internationaux. Nous travaillons donc de façon très étroite avec différentes organisations de standardisation. Par exemple, notre Digital Content Checker s'appuie sur le standard de contenus multimedia appelé ePub (reposant sur XML et dérivé de Daisy - Digital accessible information system), réalisé au niveau mondial avec différentes organisations incluant notamment Adobe. Maintenant que tout est basé sur le multimedia, si vos outils de formation numériques ou vos documents marketing utilisent un standard commun tel que ePub, cela allégera les coûts de production et augmentera la productivité liée à l’accessibilité.
Quelles sont les autres technologies disponibles dans le cloud qui peuvent améliorer l’accessibilité ?
En dehors des outils Digital Content Checker et Automated Accessibility Checker sur Bluemix, les développeurs peuvent utiliser les services et API Watson, comme le speech to text, que l’on trouve également sur Bluemix. Nous espérons donc que les développeurs vont se rassembler sur notre cloud et tirer vraiment parti de différents services web pour innover.
Vous interviendrez à Paris, le 5 avril prochain, lors d'un séminaire du G3ict au Cercle de l'Union Interalliée () portant sur l'innovation dans les services financiers sur l'accessibilité en faveur des personnes ayant un handicap. Quels sont les aspects les plus importants mis en oeuvre par le secteur bancaire ?*
Nous avons constaté que les services financiers étaient le secteur le plus progressiste en matière d’accessibilité. Non seulement, ils comprennent le sujet sous ses aspects réglementaires, mais aussi en tant qu’élément différentiateur d’un point de vue commercial. Au cours des années, nous avons toujours travaillé très étroitement avec les principales institutions financières, aux Etats-Unis et également au Canada afin d’intégrer l’accessibilité sur le web et, maintenant, dans la mobilité. En fait, les services financiers comprennent très bien qu’il s’agit d’un enjeu d’expérience utilisateur. Et nous aimerions montrer aux établissements bancaires en Europe les avancées qui ont été réalisées dans certains pays. La Barclays Bank, par exemple, veut être la banque la plus accessible, pas seulement au Royaume-Uni ou en Europe, mais dans le monde. Cet automne, à New York, nous avons réalisé avec eux un hackathon qui incluait un défi sur l’accessibilité et les solutions apportant une réponse à une situation de handicap. Par ailleurs, ils ont repensé entièrement leur carte de crédit dans cet esprit, avec des caractères plus grands pour que cela soit plus pratique, pour les personnes âgées et pour tout le monde en fait. On peut aussi personnaliser le contraste des couleurs.
Organisez-vous régulièrement des hackathon sur ce thème ?
Oui. Au dernier CES de Las Vegas, en janvier, nous avons annoncé le lancement d’une étude que nous réalisons avec la Consumer Technology Association Foundation, très impliquée dans l’accessibilité. Nous allons demander à des étudiants d’universités de nous aider à identifier l’impact de l’informatique cognitive sur les interactions humaines et les nouveaux modèles qu’ils voient émerger pour que ce type d’apprentissage continu et les capacités de personnalisation des technologies cognitives puissent être supportés de façon économiquement viable à grande échelle. Parce que vous imaginez bien que, dans ce nouveau monde, la tarification ne peut pas se faire comme auparavant, sous la forme d’un logiciel que l’on facturerait une fois pour toute. C’est extrêmement intéressant et à la pointe, tout autant sur les aspects technologiques que du point de vue des modèles économiques à créer. Nous organisons également un tournoi sur l’innovation mobile sur Bluemix dans lequel nous proposons aux participants d’utiliser nos outils de contrôle de l’accessibilité pour vérifier que les applications qu’ils créent pourront bien être utilisées par tous.
() 5 avril 2016, Cercle de l'Union Interalliée : Financial Services Accessibility Innovation for Seniors and Persons with Disabilities, Paris, France.*
