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Sophie Viger, directrice générale de 42 : « Avec 42 Network, nous avons lancé

Un an après sa prise de fonction à la direction générale de 42, Sophie Viger dresse un premier bilan de ses actions et expose les ambitions en 2020 de l'école de développement informatique créé en 2013 à Paris par Xavier Niel. Fin décembre, elle a été désignée Personnalité IT 2019 par les lecteurs du Monde Informatique, parmi une liste de 12 personnalités du secteur numérique.

La rédaction

Le Monde Informatique : Quelle expérience et quel regard particulier avez-vous apporté à 42 après avoir dirigé d’autres formations au développement comme la Web@cadémie et la Coding Academy by Epitech?

Sophie Viger : Certainement l’expérience de la pédagogie par projet puisque c’est celle qui était utilisée dans ces formations, j’ai été aussi professeur de programmation informatique avant de diriger ces écoles. Une expérience sur des publics spécifiques et sur la reconversion professionnelle, le souci de l’ouverture, celui de la diversité et de l’inclusion, au sens très large, qui couvre évidemment aussi celui des femmes dans l’informatique en m’attelant à leur apporter un peu de légitimité dans ce milieu. Un sens de l’autre et de la communication, mais aussi l’ambition parce que sous mon impulsion, nous avons a lancé le réseau 42 Network, réseau mondial d’écoles gratuites de formation au développement informatique.

Six ans après la création de cette école de développement informatique, comment présenteriez-vous 42 aujourd’hui ?

42, un ovni vraiment. C'est une formation comme il n’en existe nulle part ailleurs avec 3 éléments principaux. D’abord, l’ouverture à toutes et à tous, l’école est totalement gratuite. Il n’y a aucun coût contrairement à beaucoup de formations de ce type qui peuvent coûter 10 000 € ou plus par an. Il n’y a aucun pré-requis de diplôme et pas de limite d’âge. Le 2ème point très important, c’est une pédagogie révolutionnaire, celle du peer-learning qui ne s’appuie pas sur des professeurs mais sur l’apprentissage par pairs. C’est une pédagogie très vertueuse qui, outre le fait de développer des compétences techniques qui sont la 1ère promesse de 42, développe aussi des soft skills, qui pourraient être plutôt les hard skills tant elles sont importantes au 21ème siècle. Ce sont des compétences de collaboration, de communication, de capacités à résoudre des problèmes, de sens critique, d’empathie. Toutes celles dont on va avoir besoin pour faire face à l’évolution des métiers, s’adapter et être créatif. Le 3ème point, c'est que l’école s’adapte à tous les profils. Le site est ouvert 24 h/24, 7 jours sur 7. Il n’y a pas de programmes, de calendriers, d’horaires... Chacune et chacun va venir travailler au moment où ça lui est le plus pertinent et avancer à sa propre vitesse, ce qui est très important comme on l’apprend en neuroscience. Cela permet non seulement de respecter la situation sociale, si vous avez un travail à mi-temps, des enfants, des parents dont vous devez vous occuper, de vous organiser, mais cela respecte aussi vos capacités cognitives et la vitesse à laquelle vous allez apprendre telle ou telle notion. Je crois que ce sont vraiment les trois principales choses : ouvertes à tous et à toutes, la pédagogie par peer-learning et l’adaptation à tous les profils et le haut niveau de qualité et d’excellence technique de nos étudiantes et de nos étudiants.

Quelles actions avez-vous engagées pour augmenter la proportion d'étudiantes dans l'école, avec quel succès et quels objectifs ?

Nous en avons mené plus d’une quarantaine. Le principal, c’était de donner de la légitimité, de la crédibilité et de la sécurité aux femmes, à savoir communiquer d’une manière différente, montrer à voir que les femmes pouvaient devenir développeuses. Bien leur faire savoir qu’elles étaient les bienvenues et évidemment en sécurité à l’intérieur de 42. Je ne parle pas d’une sécurité physique mais d’une sécurité de confort d’environnement puisque nous avons une tolérance zéro face au sexisme et puis leur donner aussi de la perspective sur le métier. C’est passé par beaucoup d’actions, des événements, une réorganisation, des locaux… et aussi par l’articulation avec un écosystème sans lequel nous n'aurions pas pu fonctionner. Nous avons travaillé avec Wifilles, 50inTech et avec un acteur très important, Pôle Emploi, qui nous a permis de nous adresser à des femmes demandeuses d’emploi et de leur faire découvrir ce qu’était le code et comment elles pouvaient elles-aussi s’engager dans ces carrières-là. Le résultat est étonnement assez satisfaisant par rapport au contexte, au reste des formations de ce type et surtout par rapport à la masse puisque nous sommes sur un gros volume, nous avons actuellement 3 800 étudiants et faisons des rentrées qui se situent entre 800 et 1000 étudiants chaque année. Nous avons atteint le niveau de 20% de femmes sur toute l’année, sachant que sur la dernière piscine - qui constitue la période de sélection - nous avons eu 33% de femmes en réussite.

A comparer à quelle proportion sur la précédente piscine ?

Cela n’a fait que monter sur chaque piscine cet été pour arriver à 33% sur la dernière. Sur toute l’année, cela a donné 21%. On sent bien qu’on lutte contre un système de division socio-sexuée qui est dans notre culture extrêmement fort, des stéréotypes qui ont vraiment la vie dure et que le combat n’est pas facile à mener, d’autant que on arrive à un moment donné dans la vie d’une femme qui peut être évidemment tardif et qu’il faut bien sûr mener des actions beaucoup plus tôt et on espère bien sûr qu’avec les actions menées par le Gouvernement, très nombreuses qui ont été prises pour essayer d’avoir une division socio-sexuées moins forte, moins de stéréotypes, on espère que cela aura un effet, mais le souci, c’est que dans le même temps que des actions sont menées - il y a beaucoup d’associations - vous avez un effet naturel d’aspiration des hommes puisque c’est une voie totalement naturelle pour les garçons dès qu’ils sont petits, ils peuvent s’orienter vers l’informatique, pour eux c’est au contraire un peu la voie royale. Et comme il y a beaucoup de recrutements dans ce domaine-là actuellement et qu’en plus ce sont de très belles carrières qui évidemment sont très bien payées, pérennes, etc. nous avons du coup un afflux d’hommes qui est extrêmement important pendant que d’un autre côté, on est en train d’essayer de lutter pour avoir plus de femmes. Donc, nous avons des résultats qui sont quand même très prometteurs. Arriver à 21%, on a quand même fait le double, on était à près de 15% l’année dernière. Avec un an d’action, nous avons fait plus 50%. C’est très favorable mais le chemin est encore très long et il faut redoubler d’intensité et d’action pour pouvoir continuer à travailler dans ce sens-là.

Les entreprises disent rencontrer des difficultés pour recruter des profils de développeurs, en particulier dans les data science et l’IA. Avez-vous des programmes spécifiques dans ces domaines ?

Sur la partie IA, oui, nous avons une branche spécifique, après avoir fait un tronc commun, les étudiantes et étudiants peuvent s’orienter, c’est du machine learning, du deep learning. Nous avons aussi une association qui s’appelle 42 IA avec laquelle on travaille de façon très étroite, qui mène beaucoup d’actions, qui fait des conférences, des workshops. Et puis nous organisons aussi de nombreux hackathons, nous en avons un à venir sur les biotechnologies et l’intelligence artificielle. Je précise que les data scientists ne sont pas nécessairement des développeurs, c’est très différent des data engineers qui sont réellement des développeurs, qui eux vont travailler avec des flux de data, des transferts de data, ils doivent avoir nécessairement des compétences très importantes en développement informatique alors que le data scientist peut avoir des connaissances assez superficielles, ce n’est pas nécessairement un dév. Nous avons des dév qui sont plutôt des data engineers, qui ont vraiment une compréhension full stack de comment fonctionnent les bases de données, les réseaux, les envois de flux de données, etc.

Quels sont les postes qui se sont ouverts aux étudiants de 42 à l’issue de leur formation ? Par qui ont-ils été recrutés ?

C’est assez éclaté, large et hétéroclite, y compris en tailles d’entreprises, on avait à peu près 30% sur des start-ups, 30% sur de petites entreprises et 30% sur des entreprises de plus de 500 personnes. De la même façon pour les domaines d’activité, les secteurs. A l’issue de la formation, ils ont un choix très vaste. Ils savent vraiment contrôler une machine et ils ont tous les métiers qui vont graviter autour qui peuvent être développeurs d’applications comme chefs de projets, data engineers, consultants, travailler dans la cyber sécurité, dans l’embarqué, dans la robotique, dans la bioinformatique, c’est vraiment très large, ils peuvent être absolument dans tous les domaines puisque l’informatique est infiltrée partout.

Avez-vous développé des synergies avec le campus américain de 42 et quelle est la vocation de 42 Network ?

Les synergies sont très fortes puisque le campus américain, c’est un campus qui nous appartient entre guillemets, que nous finançons entièrement, donc avec lequel nous travaillons dans une très étroite proximité mais surtout, ce qui a vraiment marqué un tournant très important pour 42, c’est le lancement en juin dernier de 42 Network. C’est un maillage, un ensemble de campus partenaires à travers le monde. Pour l’instant, nous sommes 11 campus. Certains ne portent pas la marque 42 puisqu’ils avaient été créés avant le lancement de 42 Network, mais là le travail a été de les rassembler, de s’accorder tous ensemble sur une charte, avec des valeurs, de l’accessibilité, la valeur de la gratuité pour tous, de l’accessibilité 24/24 et un partage du même tronc commun et évidemment de la même pédagogie. Donc, cet ensemble 42 Network qui est constitué des écoles 42 Madrid, 42 Lyon, 42 Sao Paulo, 42 Silicon Valley, mais aussi Hive en Finlande, Codam aux Pays-Bas, 19 en Belgique, 1337 au Maroc et School 21 à Moscou. Donc, cela fait un ensemble de 11 campus actuellement, déjà disséminés sur l’ensemble du monde, et nous avons signé avec 14 autres campus, à Rome, Kuala Lumpur, Bangkok, Angoulême qui devrait ouvrir fin 2020, Yerevan, Melbourne, Amman destiné aux réfugiés, Rio, Kazan en Russie, Tokyo, Bogota, Barcelone et Québec. Et aussi d’autres sites avec la fondation Telefonica, avec en plus de Barcelone, Malaga, Valence et Bilbao. Nous avons actuellement 8 000 étudiants, fin 2020, nous devrions être à peu près 15 000 et fin 2021, 25 000 étudiants.

A noter plusieurs choses. La première évidemment pour les étudiants, c’est pour eux la possibilité de rentrer dans un réseau dans lequel lorsqu’ils auront fini le tronc commun, ils pourront candidater pour partir dans n’importe quel autre campus partenaire. Cela ouvre à un très grand nombre de pays, de possibilités, avec une grande facilité de mobilité pour aller continuer sa formation dans l’un des réseaux partenaires.

Cela permettra aussi, très important pour nos étudiants de pouvoir travailler sur des projets multicampus. Et ce qui est intéressant sur ces projets-là, cela permet de développer des compétences que l’on apprend en général sur le tas, c’est-à-dire en entreprise puisqu’on fait souvent du travail near-shore ou off-shore et là, dans le cadre de ces projets, les étudiants seront obligés de travailler sur trois campus différents, donc sur des fuseaux horaires différents, avec des langues différentes et des cultures surtout différentes. Et être capable de mener à bien un projet et de rendre un livrable dans ces conditions-là. Et puis cela favorisera aussi certainement l’innovation puisque chacun des campus peut proposer des nouveaux projets qui, s’ils sont validés, vont être proposés à l’ensemble de tous les campus du réseau 42 Network. Cela veut dire qu’un projet qui a été développé par exemple par des étudiants à Bogota, des étudiantes à Tokyo pourront rebondir dessus, le faire évoluer, etc. Donc c’est vraiment une sorte de hub d’innovation mondial. La raison pour laquelle on est très sollicités et vraiment, on a la chance de rayonner dans le monde entier, d’être sollicité par quasiment tous les pays pour la création de campus 42 et je pense que ça vient de trois points qui sont d’abord le fait que l’on a un manque de talents digitaux dans le monde entier, c’est une situation qui est partagée. 42 a fait ses preuves et forme des développeurs de talents qui sont reconnus et plébiscités par les entreprises, donc c’est une solution qui fonctionne. Mais en plus de cela ce sont des campus, des projets qui sont assez faciles à monter et du fait que la pédagogie est une pédagogie sans professeur, évidemment on a une grande facilité à pouvoir passer à l’échelle, augmenter le nombre d’étudiants facilement et avec des coûts qui sont assez réduits. Et puis le 3ème point aussi important, c’est que, du fait de son ouverture à tous et à toutes, cela permet de s’adresser à des publics qui peuvent être des publics parfois dits laissés pour compte dans tout système, du fait de la gratuité, qu’il n’y ait pas de pré-requis de diplôme, qu’il n’y ait pas de limite d’âge permet aussi de s’adresser à des publics et en faire tout simplement une richesse, une capacité à accompagner la croissance numérique. Donc ces trois points très importants sont en effet des raisons pour lesquelles on est sollicités par de très nombreux pays et que notre ambition est de faire de 42 le plus grand réseau gratuit d’écoles de développement informatique au monde, pour former des codeuses et des codeurs bienveillants.

Effectivement l’école a fait bouger les lignes dans de nombreux domaines et vous avez exposé les défis qu’elle avait à relever pour l’année qui s’ouvrait. Mais comment aborde-t-elle un autre défi, celui de la protection de l’environnement, domaine dans lequel le numérique est concerné au premier chef.

C’est un défi que l’on aborde par différents biais. D’abord au sein de 42 à Paris, bien évidemment, nous faisons extrêmement attention, nous n’utilisons plus du tout de plastique. Nous avons une association qui s’appelle 42 Green qui travaille à l’intérieur de l’école. Ces contraintes sont aussi distillées à l’intérieur de certains projets où on porte attention à la frugalité du code. Je crois que de manière absolue, faire de très bons développeurs, cela permet de consommer moins, de travailler de manière plus optimisée, ce qui est quand même la base d’un bon développeur. Et puis on a aussi des conférences et des interventions autour de tout ce qui est low code, toute cette partie sur l’éco-responsabilité. Nous avons aussi une association qui s’appelle 42 L qui travaille sur l’open source et sur l’éco-responsabilité.

Donc, on est bien sûr investi mais tout cela fait partie d’un travail qu’on distille à l’intérieur de 42. D’abord qui fait partie de son ADN, mais qui est de manière plus large sur l’écoresponsabilité, sur la bienveillance à travers de l’autre et sur ce qu’on appelle l’humanisme tout simplement et qui sont des valeurs intrinsèques à 42.

Voyez-vous d’autres défis à relever pour l’année qui s’ouvre ?

Pour nous, ce sera bien sûr d’assurer le développement de 42 Network, la coordination, d’assurer aussi un niveau de qualité des développeuses et développeurs qui sont issus de 42, donner de la visibilité aux entreprises aussi. Nous aurons un système qui permettra aussi de vérifier si quelqu’un vient bien de 42, son niveau, d’augmenter aussi le nombre de femmes, de manière mondiale dans l’ensemble du réseau 42 Network puisque c’est une des lignes de conduite sur l’ensemble des campus. Donc, ça pour la partie internationale. Et puis pour la partie vraiment parisienne, nous avons un projet de création de dortoirs à 42 qui permettra d’ouvrir 950 lits pour nos étudiants. Et puis nous souhaitons aussi agrandir le bâtiment pour pouvoir doubler le nombre d’étudiants que nous pourrons accueillir chaque année. Donc de grands défis à venir.

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Sophie Viger, directrice générale de 42 : « Avec 42 Network, nous avons lancé