Peut-on migrer tous ses workloads dans le cloud public aujourd’hui ? Oui bien sûr, preuve en est des groupes Engie Solutions et PMU qui l’ont fait en totalité ou presque vers le cloud public d’AWS. En soi, il n’y a pas de limites. Après, tout dépend des priorités des entreprises comme le constate Stéphane Desmidt, ingénieur commercial Services Managés & Transformation Cloud chez l’ESN Digora : « Certaines entreprises jouent plutôt la prudence envers les offres américaines quand il s’agit de données de santé et bancaires. De même pour le secteur public qui privilégie d’abord les clouds souverains. » Dans les secteurs de la banque et de la santé, ce sont surtout les acteurs historiques qui restent les plus réticents de par leur patrimoine existant, les startups (fintechs et biotechs) n’hésitent pas, quant à elles, à positionner tous leurs workloads dans un cloud public à l’image de Lifen, spécialisé dans le partage des données de santé, ou la néobanque des entreprises et des indépendants Qonto qui, toutes deux, utilisent là aussi le cloud d’AWS. A l’opposé, certaines entreprises privilégient des clouds privés à l’image du grand groupe laitier Lactalis qui a jugé trop complexe une migration de ses données vers un cloud public par rapport à son patrimoine applicatif qui compte de nombreux systèmes historiques différents suite à sa politique intense d’acquisition (115 au cours des 15 dernières années). Quant aux réticences à migrer vers le cloud, elles deviennent, pour Stephan Hadinger, directeur de la technologie chez AWS France, presque mineures, voire inexistantes. « Les entreprises recherchent déjà dans un cloud la sécurité qu’elles ne peuvent plus assurer en interne, elles veulent aussi de l’agilité pour démarrer plus rapidement, de la résilience surtout à l’heure du travail à distance, sans oublier la réduction des coûts même si ce n’est pas forcément toujours le premier critère mis en avant aujourd’hui. De plus, les entreprises sont plus sensibles au développement durable ; réduire la consommation énergétique constitue désormais un critère complémentaire dans leur choix de transformation vers le cloud. » Et d’ajouter : « Seuls les mainframes se transportent moins dans notre cloud aujourd’hui, toutefois, nous avons réalisé l’acquisition de la société française Blu Age spécialisée dans la migration automatisée de mainframes. » A noter que le cloud français de Cheops dispose, depuis 2018, d’une offre dédiée (iCod400) sur IBMi (AS400).
Le cloud public, un marché accaparé par les grands faiseurs américains
Concernant le choix des clouds publics, selon Samuel Spear, responsable Cloud First Infrastructure Engineering chez Accenture, AWS, le précurseur des services IaaS, a su capter une majorité des clients aujourd’hui. « Depuis 3 ou 4 ans, nous constatons toutefois une montée en puissance de Microsoft/Azure avec son ADN Entreprise et le déploiement des offres Microsoft 365, Dynamics. Quant à Google Cloud, le provider continue sa croissance avec une stratégie orientée industrie et un accent fort sur la data et l’IA. » Face à la puissance des trois hyperscalers (investissement de 200 millions de dollars par jour pour les trois grands acteurs américains en R&D), les clouds français et/ou européens restent encore pour les entreprises, notamment les grands comptes et les grandes PME plutôt perçus comme une alternative pour certains workloads liés à un cadre réglementaire (santé, finance) ou à des données très sensibles (R&D, fabrication, etc.). Mais pas que ! Pour Caroline Comet-Fraigneau, VP de OVHcloud France Benelux Africa Middle East, si OVH Cloud est bien reconnu sur le marché du cloud privé (son offre Hosted Private Cloud certifiée SecNUmCloud), le développement de l’entreprise passe aussi par le PaaS. « Nous avons pris le virage du move to Paas et construit un fort écosystème via de nombreux partenariats avec Nutanix, avec Google, avec VMWare, avec MongoDB et Aiven pour les bases de données mais aussi dans le stockage avec notre solution Object Storage. Et bien d’autres. Notre portefeuille ne cesse de s’étoffer ».
Certes le coût mais surtout la création de valeur !
Le porte-parole d’Accenture Samuel Spear, de par le rayonnement international de l’entreprise, constate également une vraie différence entre les marchés européens et américains dans la migration vers le cloud public : « Les entreprises européennes ont d’abord une vision économique du cloud. Comment le cloud peut optimiser mes coûts ? A l’opposé, les marchés américains et asiatiques ont une vision portée sur la création de valeur et le time to market. Comment le cloud peut me permettre de créer des nouveaux services et gagner en agilité ? Chez Accenture, nous essayons justement de mettre la valeur au cœur des transformations vers le cloud chez nos clients français et européens. »
Précisons enfin que s’il n’y a pas, à proprement parlé, de limites dans l’externalisation, un projet de migration reste long à mettre en œuvre, de l’ordre de 18 mois minimum et plus, il nécessite rigueur, évaluation et planification. De ce fait, de nombreuses entreprises démarrent souvent par un petit groupe d’applications métiers pour finir par les plus complexes comme les ERP, mais d’autres font l’inverse. De même, la réussite d’un projet sera d’autant plus simple si les entités métiers y sont associées. Si cela paraît logique comme le confirme Samuel Spear, c’est parfois loin d’être le cas sur le terrain.
Un chiffrement géré par le client ou par un tiers pour répondre aux exigences de souveraineté
Comme nous le constatons régulièrement dans nos rencontres avec les responsables IT, les entreprises, même celles jugées plus sensibles ou stratégiques, n’opposent plus forcément la souveraineté aux clouds publics américains. « Dans tous les contrats que nous signons avec nos providers de cloud, nous avons une exigence d’un hébergement en Europe, des clauses de réversibilité et d’accès aux données strictes. Nous disposons aussi d’une deuxième protection qui se fait au travers de l’encryption des données, notamment les plus sensibles avec des clés Airbus, les données ne peuvent donc pas être décryptées par les hébergeurs ou les providers », déclare Catherine Jestin, executive vice-présidente Digital et Information Management chez Airbus, à l’occasion de l’IT Tour Occitanie 2021 en décembre dernier. Ce chiffrement contrôlé par le client ou par un partenaire se développe. Prenons l’exemple de Devoteam et de son offre Sovereign Keys pour le cloud AWS qui s’affiche comme un mécanisme de chiffrement dont le prestataire est l’unique gestionnaire. Pour Devoteam, ce dispositif est conforme aux standards de chiffrement recommandés par l’ANSSI et adresse ainsi les réglementations européennes et françaises, comme le RGPD, ou les standards internationaux de sécurité tels ISO/IEC27001. A ce dispositif, Stephan Hadinger, directeur de la technologie chez AWS France, reconnaît qu’il leur est techniquement impossible d’accéder aux données de leurs clients.