L'édition 2006 du CeBIT a fermé ses portes le 15 mars dernier. Et l'heure est au bilan : la plus Grande Messe de l'informatique généraliste en Europe a, cette année, marqué les esprits par une orientation résolument tournée vers les loisirs numériques et l'informatique grand public. Une mutation ? Pas vraiment, constate Jörg Schomburg, directeur mondial de CeBIT Events (voir interview), pour qui le CeBIT représente toujours le baromètre technologique, témoin des évolutions du marché. Cette année, le CeBIT se soumet au processus inévitable de la convergence numérique. Une transition, en somme.
Pour autant, le géant vacille. Avec 450 000 visiteurs (source officielle Deutsche Messe), le CeBIT enregistre en 2006 une énième baisse de fréquentation de 6% par rapport à 2005. Les organisateurs invoquant cette année les conditions météo déplorables. Côté exposants, peu de variation: ils sont en 2006 près de 6 300, répartis sur 70 pays. Et pourtant. Sony, étendard japonais de l'électronique, avait boudé cette édition, uniquement représenté par sa branche de téléphonie mobile, Sony Ericsson. Et Oracle limitait sa participation à quelques projets éparpillés (notamment sur le « Future Store Initiative » du géant de la distribution Metro- voir CeBIT 2006 : Metro démocratise la RFID ).
Poussée par une présence asiatique et indienne écrasante, le « Digital Living » et le « Digital LifeStyle » étaient très en vogue sur le salon. Au programme, lecteurs MP3, téléphones portables multicolores, et écran TV toujours plus grands. Le tout sur fond de bataille entre Blu-Ray et HD-DVD, et l'arrivée massive des systèmes navigation GPS.
Une tendance qui a finalement pris le pas, resserrant au passage le fossé entre le grand public et le professionnel. Quitte à l'occulter petit à petit. En témoignent Microsoft et Intel focalisés autour du lancement sans surprise de leur projet de TabletPC, combinant « Origami » et l'UMPC (Ultra Mobile PC).
Le Monde Informatique : Le CeBIT fête cette année ses 20 ans. Après deux décennies, que représente t-il aujourd'hui pour le marché des TIC ?
Jörg Schomburg : Le CeBIT n'est pas uniquement le plus grand salon des TIC, il représente également une porte d'entrée de toutes les industries. Et diffère, en ce sens, radicalement des autres manifestations, qui, quant à elles sont plus thématiques. Soit dans l'électronique grand publique, la GRC, ou
les télécommunications, par exemple. Et le Cebit symbolise un vaste show horizontal, exposant l'ensemble des solutions disponibles dans l'industrie. Sur les secteurs des télécoms, de la Banque et de la Finance, des solutions pour l'administration, pour la Santé, pour la recherche et le développement, la télématique et la navigation, les technologies RFID. Bref, le CeBIT est un instantané des nombreuses applications disponibles sur le marché TIC. Au delà, le CeBit se verticalise également sur ces mêmes secteurs. Devient plus spécialisés. Et parmi ces spécialités, nous tentons d'identifier les futures tendances. Pas uniquement les plus à la pointe. Nous sommes également attentifs aux tendances métiers qui se dessinent.
Par exemple, cette année, nous mettons en avant trois tendances : la télématique et la navigation, avec notamment des représentants du projet Galileo, et pour la première fois, le RFID installé sur un stand très vaste. La technologie est bien connue depuis au moins 10 ans, mais aucune démonstration n'en était vraiment réalisée. Quelque soit la technologie, nous essayons de l'exposer.
Ce que vous pouvez voir ici [ndlr cette année] est également différent des autres show verticaux. Car le CeBIT est témoin du processus de convergence, tant entre les technologies, que sur le plan commercial. Les précédentes éditions étaient marqués par d'un côté les solutions pour les professionnels, et celle réservé au grand public d'un autre. Mais ces deux mondes grandissent ensemble. Et les mêmes appareils sont aussi bien utilisés au bureau, qu'à la maison. Tels que les ordinateurs portables, téléphones et même la TV. A tel point qu'on ne distingue plus s'il s'agit d'un produit purement domestique ou purement professionnel, ou purement télécoms ou purement informatique.
LMI : On distingue plusieurs espaces thématiques au CeBIT. Une initiative démarrée en 2004, avec les PME (Forum Mittelstand). Que représente cette mise en avant ?
Jörg Schomburg : Nous poursuivons dans cette direction, avec notamment deux espaces Linux Park, un dédié à la Business Intelligence, un autre pour la sécurité. Pour en revenir aux PME, ce marché est très important pour nous. Parce que nous assistons actuellement à un changement de génération à la tête de ces petites entreprises. Prenons l'exemple, d'un fils amené à reprendre la société de 100 employés de son père. Il a étudié l'informatique et va ainsi proposer à son père de basculer vers une gestion informatisée. Il se heurtera probablement à un refus de ce dernier, « ça fait trente que ça fonctionne sans, aucune raison de changer ». La vieille école n'a pas de connexion avec cette nouvelle industrie. Les jeunes, en revanche, vivent avec, et cela constitue une démarche naturelle. C'est actuellement ce qui se passe en Allemagne. Le tissu industriel allemand est composé à 90 % de sociétés de moins de 500 employés. Et représente ainsi un potentiel d'acheteur énorme pour les années à venir. Le CeBIT a compris relativement tôt cette tendance : nous les éduquons en sélectionnant, année par année, deux ou trois secteurs où les PME sont fortement représentées. Cela prend du temps, mais nous avons obtenu le support du gouvernement et d'associations.
LMI : Et concernant les autres espaces ?
Jörg Schomburg : Ils représentent surtout un espace de partage. Comme sur l'espace réservé à la Business Intelligence. Dans les années à venir, nous allons également nous concentrer sur le contenu. Cela nous demande généralement deux ans pour mettre en place un focus. Il devrait s'intégrer à la Business Intelligence.
LMI : Connaissez vous le taux de participation ?
Jörg Schomburg : Nous n'avons pas les chiffres actuellement. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il y a bien plus de journalistes qu'aux Jeux Olympiques ! Nous avons enregistré plus de 10 000 accréditations.
LMI : Singapour fait parti des nouveaux venus
Jörg Schomburg : Oui, nous avons plus 6 300 exposants en provenance de 71 pays. Pour la plupart, ils viennent d'eux-mêmes, parce que s'ils veulent faire parti du marché mondial ils doivent être présents au CeBIT. Parce que le CeBIT bénéficie d'une audience internationale, du moins en terme de visiteurs. Plus de 130 000 viennent de l'étranger, hors de l'Allemagne, dont 33 000 en provenance d'Asie. Chez les exposants, nous accueillons cette année notamment les îles Faroue, Malte ainsi que la Palestine. Et cela varie chaque année. Nous faisons beaucoup de promotions dans ces pays, en terme de chasse aux visiteurs. Nous possédons également des agences en Hollande, en Suisse et en Allemagne qui organisent des campagnes de promotion auprès des entreprises dans les pays en voie de développement. Comme l'Uruguay. L'idée est de leur tendre la main pour, dans un futur proche, les tirer vers l'économie mondiale. Ce programme d'aide au développement regroupe plusieurs nations.
LMI : Le CeBIT est toujours considéré comme un baromètre des technologies. Alors quelles seront les prochaines tendances ?
Jörg Schomburg : Pour le prochain, nous allons fortement mettre l'accent sur le eHealth, par exemple. Nous sommes actuellement en train de boucler le projet. Mais les futures tendances sont généralement décidées un mois après le fin du CeBIT, en partenariat avec les associations allemandes. Elles seront de l'ordre de cinq ou six. Pas plus.
« Rendre la RFID visible et la détacher du concept global». C'est le défi qu'a voulu relevé le géant de la distribution allemand Metro, en présentant aux visiteurs du CeBIT 2006, son gigantesque concept de magasin « Future Store Initiative ». Placé au centre du pavillon « Business Process », le stand de 2 800 m² avait bien pour but d'attirer l'oeil du chaland, en détaillant chaque étape de la chaîne logistique (de l'entrepôt à la mise en rayon jusqu'aux caisses enregistreuses ), et surtout en présentant de vraies démonstration d'utilisation des puces radio dans la vie courante. L'idée, explique Albrecht Von TruchseB, porte-parole du groupe, est de livrer un ensemble de scénarii pour rapprocher, tant les fournisseurs et les revendeurs que les consommateurs, vers la technologie, une fois appliquée.
Outre les traditionnelles applications liées à la logistique, le stand regroupait également des scenarii plus futuristes, liés à la vie domestique, comme le micro-onde ou le réfrigérateur. Ou encore le caddy interactif, ou la cabine d'essayage virtuelle relié au centre de paiement. Des utilisations pour les loisirs comme une puce logée dans un ballon de foot. « Ce que nous ne verrons pas avant 10-15 ans », ironise Albrecht Von TruchseB.
Pour réaliser ce projet, Metro s'est entouré de vingt-quatre partenaires, piochés dans son portefeuille de fournisseurs et d'utilisateurs. Oracle et son concurrent SAP, Intel, Microsoft, NCR, IBM et Siemens côtoient Procter and Gamble, DHL, Nestlé et L'Oréal. Des entreprises plus modestes, extraites du tissu industriel allemand sont également associées au programme. « Les projets RFID ne sont pas uniquement réservés aux seuls grands comptes », commente Von TruchseB. Et d'ajouter : « nous avons en fait repris l'idée de notre centre de test (RFID Innovation Center) ouvert près de Dusseldorf mi-2004, qui expose les différentes utilisations de la technologie à nos collaborateurs ».
Reste à convaincre les entreprises. Et sur ce point, deux freins sont pour l'heure à dénombrer. D'abord, le manque de confiance des utilisateurs dans les dispositifs en matière de vie privée. Une priorité également soutenue par Viviane Reding, Commissaire Européen, qui à l'occasion du CeBIT a officiellement annoncé l'ouverture d'une consultation publique sur la question. « Metro travaille actuellement au développement d'un mécanisme de desactivations des étiquettes», précise Albrecht Von TruchseB. Et enfin, plus pragmatique : « les applications domestiques de la RFID commenceront à devenir réalité d'ici 10-15 ans » Et de poursuivre : «quand le coût des tags aura baissé. Pour l'heure, personne ne va poser une étiquette sur un pot de yahourt, dont le coût est moins élevé que celui de l'étiquette ».