Dans un contexte de renforcement de la souveraineté numérique européenne, les initiatives visant à réduire la dépendance aux géants technologiques américains se multiplient. C’est dans cette dynamique qu’un consortium d’acteurs européens a lancé Euro-Office (à ne pas confondre avec Office EU), une suite bureautique open source pour créer et éditer des textes, tableaux et présentations, avec l’ambition d’offrir une alternative à Microsoft Office. « Notre projet commun propose une interface très familière et donne la possibilité de travailler facilement avec des documents, des présentations et des feuilles de calcul », souligne Achim Weiss, directeur général d’Ionos. Nextcloud, Eurostack, Xwiki, OpenProject, Soverin, Abilian et BTactic soutiennent aussi ce projet avec l’objectif de proposer une version stable d’ici l’été.
Selon Frank Karlitschek, directeur général de Nextcloud, cette initiative répond à une demande croissante des organisations européennes pour une suite complète, souveraine, open source et décentralisée. Elle cible en priorité les entreprises et administrations européennes, encore largement dépendantes des technologies américaines. « Les clients sont insatisfaits des offres actuelles et recherchent une alternative européenne crédible », explique Harald Wehnes, professeur à l’Institut d’informatique de l’Université de Würzburg. Dans ce contexte, Karlitschek prévoit également d’introduire un produit basé sur Euro-Office dans Nextcloud Hub, a-t-il déclaré à Computerworld, même si les prix et la disponibilité restent à confirmer. Aujourd’hui, Nextcloud propose déjà des applications de productivité issues de OnlyOffice et Collabora dans le cadre de sa suite Nextcloud Hub, mais les deux présentent certaines limites. Selon Karlitschek, le logiciel de Collabora, basé sur LibreOffice (un fork d’OpenOffice), souffre de restrictions en termes d’ergonomie. Nextcloud continuera toutefois à proposer Collabora comme option à ses clients, et une partie de son code sera intégrée dans Euro-Office. Quant à OnlyOffice, Karlitschek a mentionné des inquiétudes de clients concernant les origines supposées russes de la société propriétaire.
Un projet émergeant qui rencontre des obstacles
Euro-Office s’appuie sur la suite open source OnlyOffice et prend en charge les formats Microsoft Office (docx, ppptx, xlsx) ainsi que les standards ouverts odf tels que ods, odt et odp. Pour développer l'offre, Nextcloud, Proton et Ionos ont chacun mobilisé plusieurs dizaines de programmeurs. Le projet en est encore à ses débuts, une beta est disponible sur GitHub et une version 1.0 attendue pour l’été. Parmi les priorités figurent le développement d’applications mobiles et pour postes de travail ainsi que la résolution des problèmes de compatibilité documentaire.
Cette suite rencontrer cependant des obstacles. L’absence de certaines fonctionnalités spécifiques, comme le support des macros Excel, pourrait constituer un frein pour certains profils utilisateurs, tandis qu'un bouclier se lève côté juridique. En effet, OnlyOffice affirme qu'Euro-Office viole sa licence GNU Affero General Public License v3 (AGPL v3). Celle-ci autorise librement la copie, la modification et la redistribution d'un logiciel, mais elle intègre aussi des clauses (section 7) sur le respect du droit d'auteurs et du droit des marques mises en avant par OnlyOffice.
Open source : un intérêt en hausse en Europe
Au-delà d'Euro-Office, l’intérêt pour les suites bureautiques open source s’explique par une tendance de fond. Les organisations européennes, en particulier dans le secteur public et les industries régulées, évaluent de plus en plus des stratégies de sortie vis-à-vis des suites bureautiques américaines, selon Dario Maisto, analyste à Forrester. « Les motivations principales sont le renforcement de la souveraineté numérique, la réduction du verrouillage fournisseur et la volonté de disposer d’alternatives face à la hausse des coûts lors des renouvellements de contrats », explique-t-il.
Cette dynamique est également soutenue par des initiatives institutionnelles. L’Union européenne a récemment lancé plusieurs programmes pour encourager le développement de l’open source, tandis que certains États membres favorisent une adoption plus large de ces technologies. Dans des secteurs comme l’aéronautique ou la défense, la capacité à auditer et certifier le code devient un enjeu clef, notamment dans un contexte géopolitique instable.