L'USF (association des Utilisateurs de SAP Francophones) a réuni sa convention annuelle à Reims les 9 et 10 octobre 2013. Plus de 80 partenaires et sponsors, ayant un stand dans l'espace exposition, ont permis d'accueillir 1 100 participants utilisateurs pour deux matinées de plénières et une soixantaine d'ateliers de retours d'expériences. Le thème était cette année « innover dans l'innovation », c'est à dire comment innover autrement, dans un contexte SAP bien entendu, mais aussi au delà.

Claude Molly-Mitton, président du club, a ouvert l'événement en rappelant brièvement un bilan de l'année écoulée. « Nous sommes toujours à la recherche de bénévoles pour animer nos commissions, notamment pour lancer des commissions régionales », a-t-il rappelé. Une dizaine de publications ont ainsi enrichi la bibliothèque de l'association. Une mise à jour du travail sur l'analyse des pratiques commerciales de SAP, réalisée en commun avec le Cigref, est attendue d'ici la fin de l'année.

L'innovation débute par la technologie

Franck Cohen, président de SAP pour la région EMEA, s'est bien sûr exprimé sur le sujet de l'année, invité par l'association qui cultive toujours son indépendance vis-à-vis de l'éditeur. « Le monde des ERP a considérablement évolué depuis 25 ans car, à l'époque, les entreprises allaient d'abord voir un constructeur comme IBM ou DEC qui orientait vers telle ou telle société de service pouvant recourir à tel ou tel système logiciel », s'est-il souvenu. L'étape suivante a été dominée par les systèmes d'exploitation. Est enfin venu le moment des systèmes intégrés, l'heure de gloire des ERP. Pour Franck Cohen, « trois technologies arrivent ensemble à la maturité en bouleversant la conception même du ERP et de son usage : cloud, big data et mobilité. »

L'ERP ne représente aujourd'hui qu'un cinquième du chiffre d'affaires de SAP. L'analytique, incorporé à l'éditeur avec le rachat de Business Object et de diverses start-up, est devenu un axe majeur de développement. Pour couvrir la mobilité, SAP a acquis Sybase dont les outils étaient particulièrement pertinents en la matière. Le big data permet d'absorber la création massive de données, en permettant leur prise en compte quasi-instantanée. Chez SAP, le big data peut être traité grâce à la base de données en mémoire HANA. Côté cloud, l'offre ByDesign permet à SAP de vendre ses solutions sous forme de service.
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« La technologie elle-même n'est qu'un maillon de l'innovation mais c'est un catalyseur essentiel », reconnaît-il. L'innovation technologique ou produit a un impact majeur sur la croissance des entreprises comme toutes les études le démontrent. Le modèle innovant en logistique de Dell a fait son succès mais a aujourd'hui perdu son originalité, entraînant des difficultés pour l'entreprise. Cette innovation logistique, comme toute innovation de processus, reposait aussi sur un système d'information.

L'USF participe à l'innovation de SAP, comme tous ses homologues dans chaque pays du monde. Franck Cohen confirme : « SAP ne réalise aucune innovation sans y associer ses clients utilisateurs ». Mais le contexte SAP n'est pas obsessionnel. En effet, une tradition toujours respectée est de placer des interventions hors contexte informatique dans la plénière d'ouverture.

Tous sommés d'innover

Pour coller au thème de l'innovation, ainsi, Philippe Durance, professeur au CNAM et président des Futurs Souhaitables, a souligné : « aujourd'hui, nous sommes tous sommés d'innover. » L'innovation est en effet une manière d'obtenir un avantage concurrentiel sans rogner sur les prix de vente voire en l'augmentant. « Mais face à une vision du progrès purement technologique, les réactions peuvent être violentes » a-t-il averti. Il faut garder une dimension humaine à l'innovation, une raison d'être, avec prise en compte des préoccupations individuelles comme le respect de la vie privée. Sans oublier, bien entendu, que l'innovation peut ne comporter absolument aucune dimension technologique. Le conférencier a citer l'exemple emblématique d'Ikea.

Philippe Durance n'a pas oublié de rappeler la différence entre la découverte scientifique, l'invention et l'innovation. Une seule découverte peut déboucher sur d'innombrables innovations. « Une innovation est une invention qui a réussi, qui a rencontré ses utilisateurs » a expliqué Philippe Durance. Le laser, exemple emblématique, est une invention issue d'une découverte d'Albert Einstein ayant débouché sur un nombre incalculable d'innovations.

Innover en allant contre les idées reçues 

« Innover dans l'innovation », c'est aussi aller contre les idées reçues, par exemple, en France, que toute innovation doit être financée par des fonds publics. Or les chiffres indiquent l'inverse. L'un des problèmes récurrents souligné par l'enseignant est la déconnexion entre recherche fondamentale d'une part et recherche appliquée, développement et industrialisation d'autre part. Le « modèle linéaire » partant de la recherche fondamentale pour arriver -éventuellement- à une innovation, de préférence une innovation de rupture. Or l'innovation de rupture ne s'anticipe pas. Et, contrairement à ce qui est attendu dans la culture française, l'échec est une source d'inspiration au moins aussi grande que la réussite.
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Et le développement et l'innovation impliquent d'imiter, de s'inspirer, de s'approprier l'existant. L'innovation est le plus souvent incrémentale. Elle peut être ascendante, c'est à dire se baser sur les retours terrains. La SNCF a mené ainsi un vaste programme d'innovation participative. Elle doit souvent être ouverte, c'est à dire incorporant des sources externes à l'organisation. Les utilisateurs peuvent aussi être créateurs d'innovation. C'est une pratique très fréquente et assumée culturellement en Chine.

S'approprier pour innover

L'écrivain et philosophe spécialiste de la Chine, Christine Cayol, est alors intervenue, justement, sur l'innovation vue dans la culture chinoise. « Ce n'est pas parce que la Chine accueille des McDonald's, que ces restaurants aient du succès, qu'elle est américanisée : les Chinois s'approprient et conservent leur identité » a-t-elle expliqué.

L'oeuvre majeure de l'art chinois de la calligraphie, la « Préface du Pavillon des Orchidées », n'existe plus en original. Il n'existe que des copies de copies de copies. Christine Cayol interroge : « imaginez ce qui se passerait si on disait qu'on avait perdu la Joconde mais qu'il existe de très bonnes copies. Et les propriétaires successifs d'une copie apposent leurs sceaux sur le parchemin. Un peu comme si François 1er et chaque conservateur du Louvre avaient signé La Joconde. En Chine, ce n'est pas un problème. » L'oeuvre n'est pas sacrée, la création ne l'est pas parce qu'il n'y a pas un Créateur.

L'essentiel, en Chine, est de s'approprier, de copier, de se couler dans l'inspiration de l'oeuvre. Le copieur co-participe à l'oeuvre. Et surtout cette appropriation suppose du temps, de la progressivité. L'innovateur chinois est également un pêcheur qui lance ses filets et attend l'opportunité d'attraper le poisson.

Saisir les opportunités plutôt que chercher la rupture

On est bien loin du droit d'un auteur qui s'érige en quelque sorte en successeur ou continuateur du Dieu Créateur. On est bien loin de la précipitation et des ruptures d'innovation. On est bien loin des programmes de recherche avec des comptes-rendus d'étapes d'avancement. Le terme même d'innovation est très récent en chinois : il s'agissait jadis plutôt de parler du changement ou de la permanence. En art, des motifs permanents peuvent ainsi être déclinés avec d'infinies variations tenant compte d'améliorations techniques.

En Chine, l'avenir se construit sur le passé. Il n'y a pas de révolution au sens occidental : Confucius annonce Mao Zédong qui reste d'actualité à l'heure du capitalisme triomphant. Tout est transformation progressive sans reniement, toute inspiration se bâtit sur l'inspiration antérieure des autres.