Le marché du travail se referme progressivement sur les jeunes actifs dans les métiers les plus exposés à l’IA générative. Depuis le lancement public de ChatGPT, en novembre 2022, ces professions enregistrent environ 75 000 embauches en CDI de moins par an chez les 21-29 ans, selon une étude de la Banque de France et du Laboratoire de l’innovation et du futur du travail (LIFT) d’HEC Paris.

Intitulée « IA générative : les premiers changements du marché du travail sur les jeunes », cette étude analyse l’évolution des embauches et des fins de CDI entre janvier 2019 et mars 2026. Pour mesurer les effets potentiels de l’IA, les chercheurs ont croisé des données administratives sur les mouvements de main-d’œuvre avec une enquête de la Banque de France consacrée à l’utilisation de ces technologies par les entreprises.

Des embauches en chute, un marché du travail qui se fige

Les chiffres témoignent d’un net décrochage. En mars 2026, les embauches en CDI dans les professions les plus exposées à l’IA générative avaient diminué de 28 % par rapport à novembre 2022. Dans les métiers les moins exposés, le recul se limitait à 7,5 %, soit un écart de près de 21 points de pourcentage. Pour établir cette classification, les auteurs se sont appuyés sur le référentiel des métiers et des compétences de France Travail. Un modèle de langage a évalué la capacité de l’IA à effectuer différentes tâches, en tenant compte du niveau d’expertise nécessaire, des contraintes de présence physique et de l’importance des interactions humaines.

Parmi les professions les plus exposées figurent les opérateurs de traitement de texte, les interprètes, les traducteurs, les journalistes et les cadres chargés d’études économiques, financières ou commerciales. À l’inverse, les métiers qui reposent largement sur une présence physique ou un contact humain direct apparaissent moins vulnérables. Mais le phénomène ne se limite pas à la baisse des recrutements. Les fins de CDI diminuent elles aussi. Chez les 21-29 ans, elles ont reculé de 23 % dans les professions les plus exposées à l’IA, contre 6 % dans les moins exposées. Autrement dit, les entreprises embauchent moins, mais les salariés en poste quittent également moins souvent leur emploi. Ce double mouvement ralentit le renouvellement des équipes et réduit, par conséquent, les occasions pour les jeunes candidats de faire leurs premiers pas dans ces métiers. Dans les professions les plus exposées, le solde entre les embauches et les fins de contrat s’est ainsi contracté d’environ 2 700 mouvements par mois. L’ampleur du phénomène varie toutefois selon l’âge : l’écart entre les métiers les plus et les moins exposés dépasse 20 points chez les 21-29 ans, contre 18,6 points chez les 30-39 ans et 15,3 points chez les 40-49 ans. Après 50 ans, il tombe à seulement 3,8 points.

Les jeunes développeurs particulièrement touchés

Le secteur informatique illustre de manière frappante cette évolution. En mars 2026, les embauches en CDI de développeurs et d’ingénieurs informatiques âgés de 21 à 29 ans avaient chuté de 42 % par rapport à novembre 2022. Dans les autres professions, moins exposées à l’IA, la baisse atteignait 11 %, soit un écart de 31 points. Cette tendance s’explique en partie par la capacité des outils d’IA générative à prendre en charge un nombre croissant de tâches informatiques : écrire du code, générer des tests, documenter des programmes ou encore analyser du code existant.

Cette automatisation pourrait notamment bouleverser la répartition du travail entre les profils débutants et expérimentés. Des missions traditionnellement confiées aux juniors peuvent désormais être automatisées ou réalisées plus rapidement grâce à l’IA. En parallèle, la conception des systèmes, la validation des résultats, la cybersécurité et la supervision continuent de mobiliser des compétences spécialisées. Pour autant, les chercheurs mettent en garde contre toute conclusion hâtive. Le secteur technologique sort d'une période d’intenses recrutements en 2021 et 2022, suivie d’une vague de réorganisations dans un contexte de hausse des taux d’intérêt et de ralentissement du financement des entreprises technologiques. L’IA ne peut donc pas être tenue pour seule responsable du recul observé.

Les entreprises qui utilisent intensivement l’IA recrutent moins de jeunes

Pour affiner leur analyse, les chercheurs ont rapproché les données sur les mouvements de main-d’œuvre d’une enquête de conjoncture de la Banque de France portant sur l’utilisation de l’IA par les entreprises. Leurs résultats montrent que les entreprises déclarant un usage intensif de l’IA recrutent relativement moins de jeunes en CDI depuis la fin de 2022. L’écart atteint entre 17 et 25 % au cours de différents trimestres de 2025, par rapport aux autres entreprises. Au sein même des entreprises utilisatrices intensives, les recrutements diminuent davantage dans les métiers les plus exposés que dans les autres professions. Pour autant, les chercheurs ne constatent pas de divergence statistiquement nette des effectifs totaux entre les entreprises utilisatrices intensives et les autres. La transformation pourrait donc commencer par les nouvelles embauches, avant de devenir visible dans les statistiques globales de l’emploi.