Le stockage objet s'est imposé comme le backend de référence des infrastructures modernes : scalabilité quasi illimitée, durabilité extrême (onze neuf de disponibilité chez AWS S3), accès multi-régions et coût plancher d'environ deux centimes par gigaoctet et par mois. Mais pour les développeurs et les équipes data, travailler directement avec ces ressources reste ardu : pas de mise à jour en place, pas de hiérarchie de répertoires, des opérations de métadonnées coûteuses et une latence structurellement plus élevée qu'un système de fichiers local. C'est précisément ces lacunes que JuiceFS de JuiceData cherche à combler. "L'idée originelle de JuiceFS était de remplacer HDFS pour constituer une fondation unifiée pour le stockage de fichiers. Mais c'est parce que les frameworks Python de machine learning travaillent nativement avec des fichiers - et qu'à l'heure de l'IA, les données d'entraînement atteignent l'échelle du pétaoctet - que JuiceFS aide ces workloads à tourner en mode distribué de façon beaucoup plus fluide", explique Joe Zhou, responsable des relations auprès des développeurs chez JuiceData, lors d'une présentation à Boston en juin 2026 dans le cadre d’un IT Press Tour.
Sur le plan architectural, JuiceFS repose sur une séparation stricte entre le plan de métadonnées et celui des données. Le moteur de métadonnées (un moteur transactionnel dédié dans l'édition Enterprise, ou une base de données généraliste comme Redis, TiKV ou PostgreSQL dans la Community Edition) est totalement indépendant du backend objet. Les fichiers, eux, sont découpés en blocs de quatre mégaoctets maximum avant d'être poussés sur n'importe quel object store compatible S3, Azure Blob ou GCS. Ce chunking est la clé de voûte du système : là où S3 Files d'AWS doit réécrire l'intégralité d'un objet pour modifier quelques octets à la fin d'un fichier, JuiceFS ne touche qu'au bloc concerné.
DFS ou PFS : une frontière qui s'estompe
Dans un DFS, chaque fichier est stocké sur un nœud (ou répliqué sur plusieurs), et les clients y accèdent via le réseau - mais un seul flux de données alimente un fichier à la fois. La scalabilité est horizontale sur le nombre de fichiers, pas sur le débit d'accès à un fichier unique. Un PFS comme Lustre ou WekaFS fonctionne différemment : un même fichier est physiquement découpé en bandes (stripes) réparties sur plusieurs nœuds de stockage (OSS/OST dans la terminologie Lustre). Plusieurs clients peuvent ainsi lire ou écrire simultanément des régions différentes d'un même fichier, chacun s'adressant directement au nœud qui détient sa bande. Pour arbitrer ces accès concurrents sans corruption, le système maintient des verrous à grain très fin - c'est-à-dire des verrous portant non pas sur le fichier entier, mais sur des intervalles d'octets précis (byte-range locks). Un client peut ainsi détenir un verrou en lecture sur les octets 0–512 Mo pendant qu'un autre écrit les octets 512 Mo - 1 Go, le tout sans contention. C'est cet avantage structurel qui compte pour les workloads d'entraînement de LLM : lire un checkpoint de plusieurs centaines de gigaoctets à pleine bande passante agrégée depuis des dizaines de nœuds GPU simultanément est un cas d'usage pour lequel les PFS ont été explicitement conçus, et où JuiceFS - architecturé comme un DFS cloud-native avec séparation données/métadonnées - ne peut pas rivaliser nativement avec le même niveau de parallélisme intra-fichier.
Pour les entreprises souhaitant déployer JuiceFS dans leur propre datacenter, JuiceData propose une version on-premise de l'Enterprise Edition. (Crédit P.K.)
JuiceFS est donc fondamentalement un DFS cloud-natif : pour garantir la cohérence des données, il s'appuie sur un moteur de métadonnées transactionnel - et non sur des mécanismes de verrouillage fin au niveau de chaque fichier comme le fait Lustre. Dans un PFS comme Lustre, chaque noeud peut verrouiller une petite portion d'un fichier (un « grain fin ») pour permettre des écritures concurrentes à très haute vitesse. JuiceFS, lui, délègue toute la gestion de la cohérence à son moteur de métadonnées, qui joue le rôle d'arbitre centralisé via des transactions - une approche plus simple à opérer en environnement cloud, mais moins optimale pour les accès parallèles intensifs à un même fichier. Son parallélisme découle naturellement du découpage en blocs stockés sur un object storage, ce qui permet à plusieurs clients de lire et écrire en parallèle sur des fichiers différents, voire sur différents blocs d'un même fichier. Toutefois, la frontière entre DFS et PFS devient de plus en plus ténue avec des solutions modernes comme CephFS ou WekaFS, qui brouillent les catégories en combinant distribution (scalabilité, réplication) et capacités parallèles (striping par fichier, accès concurrent à haute bande passante). Joe Zhou reconnaît d'ailleurs la concurrence directe : "Oui, nous sommes en compétition directe avec Lustre, WekaFS, GPFS et des systèmes similaires. Un POC dira souvent s'il y a ou non un bon résultat." L'approche de JuiceData mise davantage sur la flexibilité, l'élasticité du cloud et la réduction des coûts opérationnels que sur la performance brute en bande passante séquentielle. La séparation métadonnées/données évite de faire transiter les données par l'infrastructure JuiceData elle-même : "Vous ne payez que les coûts de transfert de l'object store que vous utilisez. Nous ne relayons pas ce trafic - les deux plans sont complètement séparés", souligne le responsable.
Les nouveautés annoncées à Boston
Côté Community Edition, JuiceData a présenté une fonctionnalité de tiering de stockage par classes S3 directement pilotable depuis la CLI. Il devient possible de mapper des répertoires ou même des fichiers individuels vers des classes de stockage spécifiques (Standard-IA, Intelligent-Tiering, Glacier Instant Retrieval) via de simples commandes de configuration. Une nouveauté significative, à tel point que Joe Zhou précise qu'elle a été implémentée à la demande de la communauté open source avant même d'être portée sur l'édition Enterprise : "Cette fonctionnalité de tiering n'est pas encore dans l'édition Enterprise, mais elle est si intéressante que nous allons progressivement la porter depuis la Community Edition."
Pour l'édition Enterprise, l'annonce majeure porte sur le franchissement du seuil des 500 milliards de fichiers dans un seul volume. En juin 2025, des clients avaient atteint les 100 milliards de fichiers, jusqu'alors limite implicite du système. Les équipes ont conduit une campagne d'optimisation intensive pour valider 500 milliards en environnement de test, avec une trajectoire vers les 1 000 milliards. L'autre fonctionnalité phare reste le Mirror File System, disponible en deux variantes : le mode cache-only (seules les métadonnées sont répliquées vers la région miroir, avec un groupe de cache distribué pour les données chaudes) et le mode full mirror (métadonnées et object store entièrement répliqués). La société MiniMax, l'un des acteurs majeurs de l'IA générative en Chine, utilise déjà le mode cache-only avec une région source et plusieurs régions miroir pour alimenter ses GPU répartis géographiquement, et envisage de passer au full mirror.
JuiceData, fort d'une équipe d'une trentaine à quarante-cinq personnes majoritairement basées en Chine, affiche déjà la rentabilité et compte plusieurs centaines de déploiements Enterprise à l'échelle mondiale, dont certains à des volumes de l'ordre du pétaoctet.