La Direction interministérielle du numérique (Dinum) franchit une étape dans la rationalisation des outils numériques de l’Etat. Le ministère délégué chargé de la Fonction publique et de la Réforme de l’État a annoncé la généralisation de « Visio » d'ici 2027. Lancé sous forme expérimentale il y a un an, cet outil sert à organiser des réunions audio et vidéo sécurisées. Ce composant a par ailleurs été intégré à La Suite Numérique, un ensemble d’outils collaboratifs également développé par la DSI de l'Etat et lancé en 2024. Visio est hébergé en France dans le cloud Outscale (Dassault Systèmes), labellisé SecNumCloud. L’outil inclut les services classiques de visioconférence, comme le partage d’écran, le chat intégré, les réactions en direct ou l’enregistrement des réunions. Des fonctionnalités IA sont également intégrées, offrant la possibilité de lancer la transcription automatique pendant la réunion et d’identifier les différents interlocuteurs, pour fournir un compte rendu précis à la fin de la session. D’autres fonctions complémentaires sont disponibles, comme le sous-titrage en temps réel développé par le laboratoire de recherche IA français Kyutai. Visio peut accueillir jusqu’à 150 participants.

La feuille de route de Visio a été présentée lors d’un déplacement au laboratoire I2BC du CNRS à Gif-sur-Yvette, en présence de Stéphanie Schaer, directrice interministérielle du numérique, et d’Alain Schuhl, directeur général délégué à la science du CNRS. « L’outil revendique aujourd’hui près de 50 000 utilisateurs, un chiffre appelé à progresser rapidement », a précisé Arthur Hatchuel, conseiller numérique au cabinet du ministre délégué chargé de la Fonction publique et de la Réforme de l’État. L’objectif est un déploiement massif d’ici la fin de l’année, avec 90 % des agents utilisant actuellement d’autres solutions qui devraient basculer sur Visio, a-t-il ajouté pour un objectif cible de 200 000 agents.

Tixeo monte au créneau

Plusieurs administrations pilotes participent déjà à cette généralisation, parmi lesquelles le CNRS, l’Assurance Maladie, la DGFiP et le ministère des Armées.  Le CNRS, par exemple, prévoit de remplacer ses licences Zoom d’ici fin mars 2026 pour 34 000 agents et 120 000 chercheurs associés à ses unités de recherche. L’objectif affiché de Visio est clair : remplacer les solutions extra-européennes et renforcer la sécurité et la confidentialité des communications électroniques publiques.

Malgré ses avancées, Visio ne fait cependant pas l’unanimité. Certains éditeurs français s’inquiètent que l’État, en développant et en exploitant sa propre solution, ne fragilise le marché du « collaboratif souverain » qu’il cherche pourtant à soutenir. Pour Renaud Ghia, président de Tixeo, éditeur français d'une solution de visioconférence collaborative sécurisée (certifié CSPN par l'Anssi), fermer l’accès du secteur public à des solutions françaises risque ainsi de fragiliser les éditeurs nationaux et de limiter leur développement à l’international. « Une entreprise technologique a besoin de références étatiques pour s’exporter. En refusant l’accès à son propre marché domestique, l’État handicape ses champions », explique-t-il. Le responsable s’interroge également sur l’impact de cette stratégie sur l’investissement privé : « Comment faire émerger des licornes et champions du numérique et attirer des investisseurs pour s’imposer à l’international lorsque son premier client potentiel ferme la porte et développe un outil concurrent ? Quel investisseur acceptera de financer une pépite française si son premier client potentiel se positionne comme concurrent direct ? » Selon Renaud Ghia, la vraie souveraineté repose sur une industrie privée forte, capable d’innover et soutenue par la commande publique, plutôt que sur le développement d’outils internes.