Capgemini fait beaucoup parler de lui en ce moment. Quelques jours après avoir annoncé son intention de supprimer jusqu'à 2 400 postes en France au travers de reclassements internes et des départs volontaires, la SSII est sommée de rendre des comptes sur sa relation avec la police américaine de l’immigration, ICE (Immigration and Customs Enforcement). Un article publié sur un l’Observatoire des multinationales, un site de veille et d’information sur les grandes entreprises françaises co-fondé par le journaliste Olivier Petitjean, indique que parmi les nombreux fournisseurs de ce service policier controversé après la mort de deux manifestants américains, figure une filiale américaine de Capgemini, Governement Solutions.
Selon cette enquête, cette entité a conclu en décembre dernier un contrat avec l’ICE avec comme objectif de lui fournir à l’échelle nationale des services de localisation (skip tracing) et d’analyse de documents judiciaires sur les migrants. Selon l’Observatoire, un premier versement de 4,8 M$ a été effectué pour un montant global pouvant aller jusqu’à 365 M$ en fonction de critères de performance selon une enquête de L’Oeil du 20 heures sur France 2. Selon notre confrère, les outils fournis par Capgemini à l‘ICE utilisent des données publiques comme les registres électoraux, bases de données immobilières, permis de conduire, réseaux sociaux, mais aussi des informations privées avec l’accès à l’historique de crédit, adresses IP, numéros de téléphone, relevés bancaires. « Capgemini est un partenaire historique de l’ICE, avec des contrats depuis au moins 2007, dont certains se chiffrent en dizaines de millions de dollars », explique l’Observatoire
Roland Lescure demande des comptes à Cagemini
Suite à ces informations, le ministre de l’Economie Roland Lescure, interpellé à l’Assemblée nationale lors d’une séance de questions réponses ce 27 janvier, a demandé des comptes à Capgemini sur ce sujet. « Quand une entreprise française semble impliquée dans des actions de ce type la moindre des choses c’est de leur demander ce qu’il en est », a expliqué Roland Lescure. « Ce que me dit Capgemini à ce stade, c’est que le fait que la filiale qui transige avec ICE transige avec des instances gouvernementales américaines, fait qu’elles ont une gouvernance séparée qui fait que Capgemini n’a pas connaissance des contrats qui sont signés. Je leur ai dit que cette explication ne suffisait pas et que la moindre des choses [...] c’est qu’une entreprise qui détient des filiales sache ce qui se passe dans ses entreprises et c’est ce que Capgemini s’est engagé à faire. » Et d'inviter la société « à faire la lumière de manière extrêmement transparente sur les activités qui sont les siennes sur cette politique et sans doute à questionner la nature de ses activités parce qu’aujourd’hui elles soulèvent des questions ».
Dans un communiqué, la CGT Capgemini est également montée au créneau : « Capgemini collabore avec l’ICE, la milice fasciste aux mains de Donald Trump qui traque, capture, séquestre, déporte et tue les “migrants illégaux”. Des millions de dollars qui rentrent dans les caisses et vont profondément à l’encontre des valeurs que prétend défendre le groupe. Ce partenariat doit cesser immédiatement ».
Une marche arrière en catimini
Dans un post publié lundi, le directeur général de Capgemini, Aiman Essat, a tenté de répondre au feu des critiques en commençant par dire que son groupe « est fier d’être le partenaire commerciale et technologique de nombreuses institutions gouvernementales à travers le monde qui aide à remplir leurs missions ». Et poursuivre que sa filiale Government Solutions « opère dans le cadre d'un accord de sécurité spécial qui lui permet de travailler sur des dossiers classifiés pour le gouvernement américain et exige la séparation de ses activités de celles du groupe Capgemini ». Et que « cela entraîne de nombreuses restrictions [...] que la prise de décision est séparée, que les réseaux sont protégés par un pare-feu et que le groupe Capgemini ne peut accéder à aucune information classifiée, aucun contrat classifié ou quoi que ce soit lié aux opérations techniques de CGS, conformément à la réglementation américaine ».
Mais face à la pression, cette digue pourrait bien être forcée de céder : « Nous avons récemment été informés, par des sources publiques, de la nature d'un contrat attribué à CGS par le service de l'immigration et des douanes du département de la sécurité intérieure (DHS) en décembre 2025. La nature et la portée de ce travail ont soulevé des questions par rapport à ce que nous faisons habituellement en tant qu'entreprise commerciale et technologique », poursuit Aiman Essat. « Dans le respect total de la gouvernance et des restrictions distinctes de CGS, j'ai été informé que le conseil d'administration indépendant a déjà entamé le processus d'examen du contenu et de la portée de ce contrat ainsi que des procédures contractuelles de CGS ». Un travail dont les conclusions sont bien attendues au tournant.
Un retour d’expérience ICE effacé du web
Mais cette apparente volonté de transparence a pourtant ses limites. Juste après les révélations des liens entre Capgemini et ICE, la SSII a pris soin d’éliminer d’un de ses sites un cas client pour le moins gênant intitulé « ICE tire parti des meilleures pratiques en matière de chaîne d'approvisionnement pour améliorer l'efficacité opérationnelle ». Dans ce retour d’expérience, préservé dans la mémoire du web, on apprend ainsi que les ressources et expertise de l’ICE sont utilisées pour identifier et appréhender les étrangers fugitifs et condamnés pour des crimes, les gérer pendant leur détention, faciliter leur traitement par les tribunaux d'immigration et exécuter les ordonnances d'expulsion des États-Unis.
Et que sa division ERO (Enforcement and Removal Operations) s’appuie sur la solution de Cagemini « pour l’aider dans la planification de sa stratégie, de ses capacités et de ses transports, ainsi que dans la prévision, la gestion de l'information, la gestion des urgences, la modernisation des systèmes et la conformité aux normes de détention ». Et de conclure : « L'équipe de Capgemini travaille en étroite collaboration avec l'ERO pour l'aider à réduire au minimum le temps et les coûts nécessaires à l'expulsion de tous les étrangers en situation irrégulière pouvant être expulsés des États-Unis. » Des bénéfices utilisateurs que la SSII française a depuis bien pris soin de gommer.