CONFÉRENCE INSP & L'HÉMICYCLE
Pendant des décennies, le mot « souveraineté » a servi d'alibi commode dans les colloques feutrés. On y célébrait l'Europe des lumières technologiques entre deux signatures de contrats de licence pluriannuels auprès d'hyperscalers californiens. On se berçait de l'illusion qu'un marché mondial ouvert et pacifié nous dispenserait à jamais d'avoir à forger nos propres armes industrielles.
Ce temps de l'insouciance consentie est mort.
À l'Institut National du Service Public (INSP), lors d'une table ronde d'une franchise rare organisée avec le magazine L'Hémicycle, le vernis des éléments de langage a volé en éclats. Autour de la table, les voix réunies - de l'éditeur de supply chain critique au géant de l'intelligence artificielle ouverte, du garant de notre système de paiement aux plus hauts stratèges de la commande publique - n'ont pas dessiné un plaidoyer théorique. Elles ont dressé l'état des lieux clinique, implacable, d'une économie prise au piège de ses propres renoncements, mais qui découvre, sous la contrainte, le chemin d'une reconquête possible.
1. Le réveil brutal de 23 heures : l'illusion de la liberté d'autrui
Il faut parfois un fait brut pour dissiper des années d'aveuglement. Ce fait a une date et une heure précises : le 12 juin 2026 à 23 heures.
Ce soir-là , sans avertissement préalable, sans recours judiciaire possible et sous le coup d'une directive gouvernementale américaine unilatérale, les équipes d'ingénieurs de Generix Group se voient couper l'accès à leurs environnements et outils de développement logiciel hébergés dans le cloud. Pour le grand public, cette infrastructure invisible ne dit rien. Pour l'économie réelle, c'est un séisme silencieux : Generix est l'une des artères vitales de la logistique européenne. Ses algorithmes pilotent plus de 150 entrepôts géants, orchestrent l'expédition de 20 palettes par seconde et gèrent 5 millions de flux de transport chaque jour.
« Quand on pilote une telle chaîne d'approvisionnement, on ne bascule pas d'un système à un autre en six mois », a confié Raphaël Sanchez, président de Generix, devant un auditoire soudain silencieux. Mais le dirigeant a aussitôt formulé le véritable paradoxe de notre époque : « La vraie question n'est pas de savoir si nos propres clients ont la liberté contractuelle de partir. La question existentielle est de savoir si nos fournisseurs ont encore, juridiquement et politiquement, la liberté de rester. »
Cette phrase résume à elle seule l'impasse de l'extraterritorialité américaine. Lorsque le droit souverain d'une puissance tierce prime sur les engagements commerciaux d'un éditeur, le contrat n'est plus une garantie : il devient une fiction. Continuer de bâtir des pans entiers de notre industrie sur des fondations que d'autres peuvent désactiver d'un simple trait de plume relève désormais de l'inconscience caractérisée.
2. Refuser le piège mortel de la « souveraineté au rabais »
Face à ce constat, un réflexe paresseux a longtemps paralysé les initiatives européennes : l'idée résignée selon laquelle une solution souveraine serait forcément une solution de seconde zone. C'est le fameux argument du compromis forcé : « C'est français, c'est moins bien, mais soyons de bons patriotes et acceptons de souffrir. »
Ce narratif défaitiste a été balayé avec une clarté salutaire par Audrey Herblin-Stoop, vice-présidente des affaires publiques de Mistral AI. Bâtir la souveraineté sur le sacrifice de la performance est la garantie absolue de l'échec. Aucun chef d'entreprise lucide, aucun responsable opérationnel ne mettra en péril la compétitivité de son organisation au nom d'un romantisme technologique mal placé.
« Il ne faudrait surtout pas que souveraineté rime avec médiocrité, car c'est précisément ainsi que l'on échoue à susciter la demande et l'adoption », a martelé la dirigeante de la pépite tricolore de l'IA.
Pour Mistral AI, la bataille de l'indépendance ne se gagne pas en implorant le protectionnisme, mais en proposant des technologies de classe mondiale fondées sur un principe d'architecture radicalement protecteur : les modèles à poids ouverts (open weight). La promesse faite aux entreprises est limpide : « En misant sur des modèles ouverts déployés sur vos propres infrastructures, même si l'éditeur venait à disparaître, vous conservez la pleine propriété de votre moteur d'intelligence. »
Mais cette ambition se heurte à une asymétrie réglementaire consternante. Pendant que le Département de la Justice américain intervient activement dans les prétoires pour sanctuariser la doctrine du fair use et permettre aux géants d'outre-Atlantique d'entraîner leurs modèles sur l'ensemble des données du monde, l'Union européenne s'empêtre dans un maquis juridique anxiogène. En privant ses propres champions d'un accès fluide aux données d'apprentissage par excès de prudence bureaucratique, l'Europe organise elle-même son retard technologique tout en prétendant vouloir le combler.
3. Le village gaulois de Carte Bancaire : autopsie d'une capitulation européenne
S'il est un domaine où la souveraineté n'est pas un concept d'avenir mais un triomphe historique menacé, c'est bien celui des transactions financières. Philippe Laulanie, directeur général du Groupement Carte Bancaire (CB), a livré un plaidoyer vibrant qui résonne comme un coup de semonce pour l'ensemble du continent.
En France, le réseau domestique CB gère aujourd'hui 80 % des paiements du quotidien. C'est un modèle de résilience absolue, bâti sur des principes simples : un coût dix fois inférieur à celui des réseaux internationaux et un taux de fraude trois fois moindre. Pourtant, autour de nous, l'Europe a littéralement abdiqué.
« Dix-sept (17) pays européens ont démantelé et abandonné leur réseau national pour se jeter pieds et poings liés dans les bras de Visa et MasterCard », a rappelé Philippe Laulanie. Ces pays paient désormais au prix fort cette dépendance consentie : des commissions exorbitantes prélevées sur chaque acte de consommation et, pire encore, la perte totale de contrôle sur leurs flux monétaires.
Dans un monde où les tensions géopolitiques se traduisent par des guerres hybrides et des sanctions économiques directes, l'enjeu dépasse de très loin la simple commodité d'une application de smartphone. « En temps de crise majeure ou de conflit, vous vous moquez éperdument d'avoir un wallet dernier cri sur votre écran : ce qui compte, c'est d'avoir la certitude physique que chaque citoyen peut continuer à acheter son pain, son carburant et ses médicaments. »
Le modèle Carte Bancaire est la preuve vivante qu'un écosystème souverain peut être à la fois le plus économique, le plus sécurisé et le plus populaire. L'abandonner pour céder à la séduction marketing d'intérêts financiers étrangers relève de la faute morale.
4. La doctrine Septeo : la donnée métier ne se négocie pas
Même lucidité chez Hugues Galambrun, président de Septeo. Avec près de 4 000 collaborateurs, ce groupe français équipe au quotidien les piliers de notre État de droit : notaires, avocats, magistrats, commissaires de justice et directions juridiques. Autant d'acteurs dont les dossiers contiennent les secrets industriels, patrimoniaux et judiciaires les plus intimes de la nation.
La doctrine d'Hugues Galambrun est d'une remarquable limpidité : les grands modèles de langage généralistes américains sont devenus des commodités banalisées. La vraie valeur, le véritable trésor d'une nation et de ses entreprises ne réside pas dans l'algorithme générique, mais dans la donnée métier qui lui donne vie.
« Si vous injectez vos données confidentielles dans les hyperscalers américains, vous leur livrez exactement ce que vous avez de plus précieux », a averti le président de Septeo. Pour neutraliser ce risque, le groupe a fait le choix du courage d'investissement : bâtir ses propres centres de données sur le sol national, s'appuyer sur des infrastructures françaises éprouvées comme OVHcloud, et orchestrer des modèles open-source locaux entraînés et circonscrits dans des silos étanches.
Le résultat ? Une immunité totale. Si un fournisseur étranger décide demain de couper un accès ou de multiplier ses tarifs par quatre pour satisfaire ses actionnaires à Wall Street, la chaîne de travail des professions réglementées françaises continue de fonctionner à pleine puissance, sans l'ombre d'une interruption.
5. Briser le syndrome de Stockholm de la commande publique
Comment expliquer alors que tant d'organisations publiques et privées continuent de se précipiter vers les mêmes solutions hégémoniques ?
Georges-Étienne Faure, directeur de la transformation numérique à la Ville de Paris après avoir piloté les investissements de France 2030, a mis le doigt sur une névrose collective bien française : le complexe du vassal technologique.
« Si nous avions investi sur des solutions françaises l'argent et le temps consacrés depuis trente ans à adapter nos organisations aux produits de Microsoft, nous disposerions aujourd'hui d'acteurs tricolores d'une puissance colossale », a-t-il souligné. Le réflexe pavlovien qui pousse à préférer systématiquement le géant américain relève d'une étrange course à l'armement : « Est-ce qu'un avion de chasse F-35 va plus vite que ma voiture ? Certainement. Mais si mon besoin réel est de rouler à 130 km/h sur une autoroute française, je n'ai pas besoin d'un chasseur supersonique coûteux et ingérable : j'ai besoin d'un véhicule fiable, adapté et réparable sur place. »
Pire encore, les acheteurs publics subissent une pression juridique paradoxale qui décourage la prise de risque et pousse au conformisme du « zéro risque apparent ». Pourtant, l'équation macroéconomique sous-jacente est d'une effroyable simplicité : quand nous importons des briques technologiques étrangères, nous importons de la dépendance et du chômage ; quand nous achetons local, nous forgeons nos propres compétences et finançons nos propres emplois.
Face à cette inertie, Henri Verdier, président de la Fondation Inria et figure tutélaire de la transformation numérique de l'État (ex-DINUM), a posé la seule règle qui vaille, une clause contractuelle d'une efficacité chirurgicale : le test de réversibilité obligatoire sous 15 jours.
« La souveraineté ne doit pas être un voeu pieux, elle doit devenir une hantise managériale quotidienne », plaide Henri Verdier. Sa doctrine est intraitable : avant de signer le moindre contrat majeur avec un fournisseur technologique, l'acheteur doit exiger une démonstration pratique, en conditions réelles, de la capacité à migrer et à récupérer l'intégralité des données sous 15 jours ouvrés. Si le fournisseur refuse ou si le test échoue, le contrat ne doit jamais être signé. Cette simple exigence suffirait à dégonfler les verrous d'enfermement technologique (vendor lock-in) qui étouffent aujourd'hui nos institutions.
Le temps du courage : le saucisson et le destin
La souveraineté numérique n'est pas une montagne infranchissable réservée aux utopistes. Elle ne se fera pas par un grand décret magique ou un énième plan gouvernemental incantatoire. Elle se construira par une série de choix d'architecture courageux, lucides, pragmatiques et assumés.
Comme le rappelait avec malice Georges-Étienne Faure en citant une formule populaire : « Le saucisson se mange en tranches. » À force de regarder la domination des géants du numérique comme un bloc monolithique inaccessible, nous nous condamnons à l'inaction. Commençons par découper la première tranche : isoler nos données les plus sensibles, exiger des clauses de sortie sans pénalité, soutenir nos pépites locales de l'IA ouverte, et refuser catégoriquement de céder nos infrastructures critiques à des puissances dont les intérêts stratégiques divergeront inévitablement des nôtres.
La souveraineté n'est pas une question de nostalgie : c'est la condition préalable à notre liberté de décider de notre propre avenir. Ceux qui prétendent le contraire ont déjà choisi la servitude. Il appartient aux bâtisseurs d'aujourd'hui de prouver qu'une autre voie est ouverte.