La « souveraineté numérique » - pour peu qu'elle existe vraiment - est sur (presque) toutes les lèvres des DSI et RSSI français. Logique donc de voir de plus en plus de fournisseurs hexagonaux et en particulier des start-ups profitent de cet élan. « Avant le Covid, moins de 20 % de nos leads étaient orientés souveraineté, et depuis les sorties des américains, qui sont devenus nos meilleurs commerciaux, nous sommes passés à plus de 60 % », confirme Alexandre Buisine, directeur général d'Enix spécialisé dans l'infogérance d'environnements Kubernetes et le déploiement d'infrastructures cloud native depuis 2023, lors d'un point presse lors des Cloud Native Days France 2026 à Paris le 3 février dernier. Un appel d'air propice à développer l'activité commerciale, le dirigeant n'hésitant pas à qualifier cette situation de véritable boulevard. « Le sujet de la souveraineté concerne notamment les données et savoir où elles sont stockées », explique de son côté Katia Himeur, directrice technique et cofondatrice de Cockpit, société de conseil et services devops et CI/CD créée en 2022. Pour la dirigeante cet objectif de localisation s'accompagne d'un autre besoin, inhérent aux atouts historiques de l'open source, à savoir la capacité d'éviter au maximum d'être pieds et poings liés à un fournisseur et à la merci de ses hausses de prix. « Les entreprises sont de plus en plus pragmatiques face aux enjeux du vendor locking et Kubernetes est intéressant, car il est rassurant de dire à un client qui part dessus qu'il retrouvera des fonctions quasiment identiques à ce qu'un autre fournisseur propose ».
« L'open source et Kubernetes sont toujours de bonnes idées pour couvrir le risque de vendor locking », abonde Julien Mangeard, directeur général et cofondateur de Plakar, une autre start-up dans la sauvegarde open source orientée zero trust et exascale, fondée en 2024, que nous avions déjà eu l'occasion de rencontrer dans un dernier IT Press Tour. Mais de tempérer : « Si l'on peut couvrir le risque géopolitique en hébergeant ses clusters à un endroit où l'on pense être sécurisé c'est bien, mais pour le risque de dépendance vis-à-vis d'un fournisseur c'est beaucoup plus compliqué ». Alors comment se différencier et peser dans les choix de décision des entreprises ? « L'idée c'est de fournir des produits exotiques qui ne sont pas présents chez d'autres cloud providers qui essaient de les enfermer », analyse Julien Mangeard. Pour répondre à cet enjeu et se différencier sur le marché déjà bien encombré de la sauvegarde et résilience des données, la jeune entreprise mise sur ses singularités, y compris par rapport à d'autres projets open source incubés par la CNCF. « Nous venons apporter des choses en plus », assure le responsable de Plakar. « Typiquement nous répondons à un besoin moderne qui est le chiffrement de bout en bout, c'est à dire la capacité de résilience des données tout en garantissant qu'elles sont chiffrées lorsqu'elles quittent leur source, et n'auront plus jamais besoin d'être déchiffrées ».
Miser sur la qualité du catalogue de services
Si les start-ups françaises présentes tendent à séduire un nombre de plus en plus important d'entreprises, il ne fait pas oublier que le combat contre les fournisseurs cloud étrangers (américains mais aussi chinois) est loin d'être gagné d'avance. Tout d'abord en termes de catalogues : « Ceux des américains est bien plus large avec jusqu'à 200 produits différents alors qu'en Europe on sera entre 50 et 80 produits », explique Alexandre Buisine. Pour autant, tout ne se joue pas sur la quantité de l'offre mais sur la façon de couvrir de façon la plus complète possible un besoin. Mais ce n'est pas tout : « Le fait que les fournisseurs européens n'ont pas la même exhaustivité de catalogues que les fournisseurs américains n'est pas un problème parce que nous avons une grande variété de sociétés de services capables de les enrichir », avance Julien Mangeard. La quantité est une chose, la qualité en est une autre. Et sur ce point, tout n'était pas si rose que cela : « Il y a quelques années, il y avait une course pour avoir un catalogue équivalent mais cela s'est fait au détriment de la qualité de service qui était rendu », indique Katia Himeur. De leur côté, si les offres des hyperscalers américains étaient souvent mises sur un piédestal , ce dernier s'est fissuré au fil des ans. « Dans les 6 derniers mois, je crois que l'on n'a jamais vu autant de pannes des fournisseurs américains », lance Alexandre Buisine. « Entre AWS et Cloudflare, il y en a eu dans tous les sens. Finalement, cela sert vraiment à réduire la distance qu'il y avait entre les Américains et les Européens ».
Les fournisseurs hexagonaux ont-ils repris la main ? Pas si sûr : « Il y a un sujet de culture aussi. Les acteurs américains ont investi énormément pour que de nombreux ingénieurs européens définissent leurs valeurs à travers leurs services et aujourd'hui il y a énormément d'équipes SI et devops qui veulent uniquement travailler sur les systèmes d'Amazon ou Google », explique Julien Mangeard. Et de livrer son expérience, « je suis l'ancien CTO de Veepee, j'avais des milliers d'ingénieurs à certains moments sous ma responsabilité et dans certaines migrations de projets, des ingénieurs me disaient que si je sortais d'Amazon ou GCP ils partaient de l'entreprise. » Il constate qu' « il y a aujourd'hui énormément d'entreprises et d'ingénieurs qui font du lobbying en interne pour continuer à utiliser des services américains ».