L'Open Innovation se traduit déjà concrètement dans de grands groupes français et trouve un écho naturel dans nombre de PME, à Paris et en région. Mais il reste toujours des freins à son développement, en partie culturels, mais pas seulement. Plusieurs acteurs très impliqués sur ce terrain s'étaient retrouvés ce matin à Paris pour en discuter, dans les locaux du Labo de l'Edition (5ème), lieu qui héberge notamment un incubateur de start-ups.

Co-auteur d'un rapport sur la croissance des entreprises innovantes, remis en avril dernier, Jean-Luc Beylat, président d'Alcatel-Lucent Bell-Labs France, et également président du Pôle de compétitivité Systematic, a d'abord rappelé que la pratique de l'Open Innovation impliquait une volonté de partager du capital intellectuel industriel et de le porter jusqu'au marché. « Cela va au-delà du périmètre de la recherche partenariale et il y a de plus en plus d'exemples marquants, comme ce qui s'est passé dans l'écosystème des smartphones avec Android, dans l'Open Source, ou ce qui se passe en ce moment dans le cloud ». Ce sont des acteurs qui créent des dynamiques sur le marché avec leurs différences. Dans ce domaine, « il est plus important de partager que de posséder », souligne-t-il.

ideXlab a détecté 5 millions d'experts

Pour Bernard Scherrer, directeur Innovation au sein du groupe EDF (2 000 chercheurs, 14 laboratoires communs avec plusieurs organismes de recherche), l'Open Innovation permet de jouer à plusieurs et de courir plus vite, la notion de temps étant liée au marché, à la concurrence. Pour EDF, qui n'est pas un fabricant, il faut trouver des partenaires, des PME souvent, pour mettre en oeuvre la propriété industrielle et la commercialiser. Et il existe aujourd'hui des outils pour détecter les compétences de façon beaucoup plus efficace qu'auparavant et se mettre en relation avec ceux qui les détiennent. « Nous avons développé une plateforme qui permet à une entreprise qui bute sur une question d'aller chercher des idées à l'extérieur », a expliqué de son côté Jean-Louis Liévin, président de la société ideXlab. « Nous avons détecté 5 millions d'experts à travers le monde dans tous types d'activités : physique/chimie, sciences humaines et sociales... ».

Si les grandes entreprises de plusieurs dizaines de milliers d'employés peuvent innover en circuit fermé, les PME font depuis longtemps de l'innovation ouverte, a souligné à sa suite Christian Travier, directeur de Laval Mayenne Technolopôle, qui accompagne à la fois des start-ups et des PME. Il relate l'expérience réalisée dans sa région où des étudiants en master de réalité virtuelle ont pu proposer des maquettes à des entreprises. Et cite l'exemple d'un mouliste qui a profité de cette initiative pour développer un outil de marketing expliquant son métier, outil que cette société emporte maintenant avec elle sur les salons internationaux.

800 start-ups identifiées en un an par EDF

« Ces dernières années, nous nous sommes beaucoup concentrés sur notre capacité à détecter ce que font les start-ups. En trois ans, nous en avons identifié 800 et nous en rencontrons environ 100 par an », a indiqué pour sa part Bernard Scherrer, directeur Innovation d'EDF, en insistant sur l'intérêt à mettre rapidement à l'épreuve de petits projets en partenariat. Il donne l'exemple d'un GPS pour les véhicules électriques qui tient compte du relief et du vent, ou encore la start-up Greenpriz, en région PACA, et ses modules pour suivre sa consommation électrique utilisés dans les écoles et le tertiaire. Le président de Bell-Labs France cite par ailleurs le cas de GreenTouch, consortium d'acteurs IT lancé il y a deux ou trois ans avec l'objectif de développer des technologies permettant de réduire la consommation énergétique. « Il a été décidé d'associer tout le monde et de faciliter l'accès à la propriété intellectuelle si ces transformations devaient aller sur le marché », a expliqué Jean-Luc Beylat.

Le président de la plateforme ideXlab apporte de son côté son témoignage sur la recherche de compétences qui permettent de débloquer des situations. Après avoir cherché au Japon, au Canada et dans plusieurs autres pays, c'est en Allemagne, dans une PME spécialisée sur les fêtes foraines, qu'une solution a été trouvée sur une problématique de freinage sur des véhicules très lourds, « dans le domaine des courants de Foucault », relate Jean-Louis Liévin, qui fut précédemment directeur de la recherche et de l'innovation de British Telecom. « Autre exemple, on nous a demandé de travailler sur des problèmes de mouvements de foule, ce qui nous a amenés vers des spécialistes de l'hydrodynamique. » Reparamétrés, leurs modèles peuvent s'appliquer aux déplacements d'individus en groupes.

Un chantier autour de la propriété intellectuelle

Néanmoins, il arrive aussi que les bienfaits de l'Open Innovation peinent à se manifester concrètement. La démarche suscite-t-elle encore de l'espoir ou se teinte-t-elle de désillusion ? « On ne peut pas parler de désillusion », considère Jean-Luc Beylat. « Il y a un appétit assez clair et ce qui s'est passé dans les smartphones avec Android, ou dans le cloud avec des acteurs qui émergent vite, sont des cas concrets. Mais les gens n'ont pas été préparés et il y a un chantier autour de la propriété intellectuelle qui montre ses limitations. » Quand il y a trop de propriété intellectuelle, les coûts grimpent et il faut changer de modèle, souligne le président de Systematic. Il pointe aussi la réflexion menée dans le secteur public sur la monétisation de la propriété intellectuelle, alors que celle-ci devrait être réinjectée. « Il y a culturellement encore beaucoup de freins dans les pratiques et également beaucoup de méconnaissance, une mauvaise appréhension de ce qui se passe en ce moment », regrette-t-il.
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Bernard Scherrer, d'EDF, va dans le même sens. « Il peut y avoir désillusion si on croit que l'Open Innovation, c'est facile », fait-il remarquer. « Or, nous sommes dans des processus de sélection extrêmement sévères ». Il estime qu'il y a au minimum 9 mois entre la détection d'une innovation dans une PME et la décision d'un métier de l'essayer. « Il faut de la persévérance et des personnes qui comprennent bien, à la fois ce que fait la start-up et les métiers. Ce n'est pas de détecter les start-ups qui est difficile, c'est de convaincre un métier de changer ses façons de faire », explique-t-il. D'où l'importance des réunions régulières organisées avec eux, notamment avec ceux qui ont le plus d'appétence. A Palo Alto, EDF a monté des partenariats avec des sociétés de capital risque. « Ils ont un regard d'investisseurs, et nous un regard très métiers ». Le groupe travaille également avec 2 fonds internationaux, à Pékin et Vancouver.

Un million de brevets dans le monde l'an dernier

Pour Christian Travier, directeur de Laval Mayenne Technolopôle, il faudrait surtout essayer d'inhiber les peurs et rester ouverts pour regarder. « C'est frappant de voir comment une PME annonce des peurs avant même d'écouter : on va me prendre mon idée, je ne connais pas le domaine... ». Mais il évoque aussi un autre aspect, très intéressant, c'est l'innovation qui vient du client lui-même. A Laval, pour faire pendant aux concepts stores, ces laboratoires d'usages où les grands groupes présentent leurs innovations, la boutique Neoshop a été ouverte où une trentaine de start-ups mayennaises exposent leurs produits, « du test à la mise en oeuvre et jusqu'à la vente », décrit Christian Travier.

A sa suite, Jean-Louis Liévin, d'ideXlab, met le doigt sur un autre point important : la masse d'information sur l'innovation dans laquelle il faut naviguer. « Il y a eu l'an dernier 1 million de brevets publiés à travers le monde. Si l'on ne dispose pas d'outils qui permettent de filtrer les données, on rate à l'évidence des opportunités ». Il y aurait, selon les estimations, de l'ordre de 50 millions d'experts dans le monde, dont certains à la retraite, disposant de connaissances très pointues dans divers domaines. En regard, il y a en Europe environ 500 000 entreprises innovantes avec lesquelles les mettre en relation, évoque-t-il en ajoutant... quelques milliards d'utilisateurs sur la planète.

100 M€ pour amorcer toutes les start-ups incubées en France

Si l'innovation est un chemin vers la création d'emplois, elle conduit aussi à en déplacer et demande d'adapter les compétences des salariés, reconnaît par ailleurs Christian Travier qui insiste aussi sur les efforts indispensables à faire sur la formation et l'éducation des jeunes. A l'issue de certains plans sociaux, certaines personnes se retrouvent sans emploi après avoir occupé le même poste pendant trente ans. « Ce qui est dramatique, c'est que quelqu'un fasse la même chose depuis trente ans », regrette le directeur Laval Mayenne Technolopôle.

Enfin, si les Etats-Unis et sa Silicon Valley constituent à l'évidence un terreau fertile pour les start-ups, c'est bien plus à cause de l'esprit d'entreprise qui les anime qu'en vertu de leur adhésion à l'Open Innovation. Il convient de ne pas mélanger les deux notions, modère Jean-Luc Beylat. « Le problème français, c'est la faible culture de l'entrepreneuriat ». L'Open Innovation va continuer à se développer en France, assure Jean-Louis Liévin en évoquant la « 3ème révolution industrielle » et tout ce que les évolutions (sur l'impression 3D, la collaboration Internet...) vont remettre en cause.

Bernard Scherrer note aussi que ce que nous appelons « capital risque » de ce côté-ci de l'Atlantique est dénommé « capital aventure » aux Etats-Unis. Enfin, Christian Travier souligne le pragmatisme américain et regrette que les start-ups françaises manquent de financement. Selon ses calculs, 100 millions d'euros suffiraient pour amorcer toute les start-ups qui sont en ce moment incubées en France. Un montant très relatif comparé à de nombreux autres investissements et une opportunité (un service ?) que les banques devraient considérer de beaucoup plus près.