Dans le secteur IT, les plans de licenciements se succèdent depuis le début de l’année. Après AWS, Salesforce et Oracle, c’est au tour d’Atlassian d’engager un vaste programme de restructuration. L'éditeur australien de logiciels de collaboration va réduire ses effectifs mondiaux d'environ 10 %, détruisant ainsi près de 1 600 postes. Mike Cannon-Brookes, co-fondateur et co-CEO de l’entreprise a annoncé ces suppressions de postes dans un billet de blog. Il a justifié une décision prise « afin de réorienter les investissements vers le développement de l'intelligence artificielle et les ventes aux entreprises tout en accélérant la transition du groupe vers une rentabilité durable ». En attendant, les employés d’Atlassian concernés par des licenciements recevront une indemnité de départs.
La majorité des salariés concernés se trouvent en Amérique du Nord (40 %), suivie de l'Australie (30 %) et de l'Inde (16 %). Contactée, la filiale française nous a précisé: « Nous comptons un petit nombre d'employés concernés dans la région EMEA. Dans celle-ci, y compris en France, nous entamons des discussions avec les comités d'entreprise et les instances consultatives compétentes de ces régions et en France avec le le Comité social et économique. Nous tiendrons les employés de ces pays informés de l'impact potentiel ».
Un remaniement des équipes techniques
L’éditeur a également annoncé un changement de direction au poste de directeur technique : Rajeev Rajan quitte ses fonctions de CTO et d'autres responsables sont promus afin de renforcer les priorités liées à l'IA. Il s'agit de la deuxième réduction d'effectifs significative chez Atlassian en trois ans. En mars 2023, l'entreprise avait licencié environ 500 employés , soit 5 % de ses effectifs, présentant cette décision comme un rééquilibrage vers la migration cloud et la gestion des services informatiques. Ces suppressions s’ajoutent à une liste qui s'allonge rapidement, faisant état de l'IA comme facteur structurel. Selon RationalFX (site recensant les suppressions de poste dans l'IT), les licenciements dans le secteur technologique en 2026 avaient déjà dépassé les 45 000 à l’échelle mondiale début mars, l’IA et l’automatisation figurant parmi les déclencheurs es plus fréquemment cités.
Ces réductions de postes interviennent pourtant sur fond de bons résultats financiers portés par le cloud. Au cours du second trimestre, Atlassian a enregistré un chiffre d'affaires cloud d'environ 1,067 Md$ en hausse de 26 % sur un an, et des engagements de performance restants d'environ 3,814 Md$ en progression de 44 %. Rovo, Son outil IA, a dépassé les cinq millions d'utilisateurs actifs mensuels, et la société compte désormais plus de 600 clients générant plus d'un million de dollars de revenus annuels récurrents, précise le billet blog. Mike Cannon-Brookes a reconnu que l'IA modifiait les compétences requises de ses employés « Il serait malhonnête de prétendre que l'IA ne change pas la combinaison des expertises dont nous avons besoin ni le nombre de postes nécessaires dans certains domaines », a-t-il précisé.
Une réorientation stratégique des capitaux
Pour Sanchit Vir Gogia, analyste en chef et CEO du cabinet de Greyhound Research, les DSI doivent interpréter cette décision comme une réallocation stratégique de capitaux, et non comme un signal de détresse. « La direction considère l'IA non pas comme un projet annexe ou une simple fonctionnalité attrayante, mais comme un élément qui modifie la façon dont l'entreprise doit être dotée en personnel, définir les types de postes dont elle a besoin et comment elle doit dépenser son argent », a-t-il déclaré. Toutefois, l’analyste a averti que la solidité financière ne conférait pas une immunité opérationnelle.
« Les clients ne la ressentent pas dès le premier jour dans le compte de résultat. Ils s’en aperçoivent plus tard, par exemple à travers des délais de résolution plus longs, une responsabilité moins claire, des cycles de développement plus rallongés et des parcours d'assistance qui semblent soudainement plus automatisés et moins bien informés », estime M. Gogia.
Vers une intégration poussée de l'IA
Il a également souligné que ces réductions s'inscrivaient dans le cadre d'une transition de plateforme plus large, Atlassian incitant simultanément ses clients à migrer vers le cloud et à intégrer plus profondément l'IA dans Jira, Confluence et dans ses outils de gestion des services informatiques. « Lorsque le modèle opérationnel d'un fournisseur et celui de sa plateforme évoluent de concert, les DSI doivent être vigilants. Gérer un seul élément est aisé. En manager deux simultanément peut vite devenir complexe », a assuré le dirigeant de Greyhound.
Selon ce dernier, cette tendance reflète une évolution des motivations au sein des conseils d'administration, et pas seulement une transformation technologique. « Dès que les boards et les équipes de direction constatent que les investisseurs valorisent un discours axé sur l'IA, des équipes réduites et une efficacité future accrue, les décisions se modifient rapidement », a-t-il déclaré. Les DSI doivent s'attendre à des réorganisations chez les fournisseurs, à plus d'interactions de support basé sur l'IA et à davantage d'expérimentations tarifaires mêlant abonnements et consommation à l'usage de l'IA, une direction que la tarification Rovo Dev d'Atlassian a déjà signalée, a poursuivi M. Gogia.
1 Md$ investis dans DX
Ses conseils aux responsables IT sont par ailleurs sans équivoque : « Les DSI doivent cesser de considérer les décisions des fournisseurs en matière d'IA comme de simples annonces de produits. Il s'agit aussi de modèles opérationnels », a-t-il argumenté. Pour lui, la question pertinente à se poser n'est pas seulement : « quelles nouvelles fonctionnalités vais-je obtenir ? », mais aussi « quels changements s'opèrent en coulisses en matière de support, d'effectifs, de gestion des incidents et de responsabilisation ». Pour rappel, Atlassian s’était engagé dans une stratégie IA sen septembre dernier en rachetant DX, une plateforme d’analyse de performances pour 1 Md$.