Pour Anthony Grieco, le constat est sans équivoque : l’intelligence artificielle marque une rupture dans le domaine de la cybersécurité. Deux dynamiques sont aujourd’hui à l’œuvre. D’un côté, les attaquants réduisent continuellement le délai entre la découverte d’une vulnérabilité et son exploitation. De l’autre, les défenseurs disposent désormais d’outils capables d’identifier et de corriger ces vulnérabilités à une vitesse et à une échelle inédites.

« L’IA a changé les règles du jeu en matière de cybersécurité et de cyberdéfense », souligne Anthony Grieco. Selon lui, les approches traditionnelles ne suffisent plus. « Nous avions l’habitude de trouver une vulnérabilité, de la corriger puis de passer à la suivante. Cette approche n’est plus suffisamment rapide ni dimensionnée pour les menaces auxquelles nous allons être confrontés. »

Cette accélération transforme également la place de la cybersécurité dans les entreprises. « La cybersécurité n’est plus un sujet de back-office. Elle est aujourd’hui discutée dans les comités exécutifs et les conseils d’administration et influence directement les stratégies d’entreprise », observe-t-il.

Pour Cisco, cette évolution représente aussi une opportunité. L’IA permet non seulement de détecter davantage de vulnérabilités, mais aussi d’intégrer la sécurité beaucoup plus tôt dans les cycles de développement. « Nous pouvons avancer plus vite, identifier les vulnérabilités plus en profondeur et intégrer la sécurité plus tôt dans les produits », résume Anthony Grieco.

Huit années de recherche en sécurité en huit semaines : plus de 1,8 milliard de lignes de code analysées

Cette conviction s’appuie sur des résultats tangibles. En tant que partenaire des programmes Glasswing d’Anthropic et Daybreak d’OpenAI, Cisco a accès à plusieurs modèles de pointe, notamment Mythos Preview et GPT-5.5-Cyber.

Anthony Grieco révèle ainsi que Cisco a utilisé ces modèles pendant huit semaines pour analyser 1,8 milliard de lignes de code au sein de son portefeuille de produits. Un travail qui aurait représenté plus de huit années d’effort pour ses équipes sans assistance de l’IA.

Pour exploiter efficacement ces modèles, Cisco a développé un environnement spécifique chargé d’orchestrer leur travail et de valider les résultats obtenus. L’un des enseignements majeurs concerne précisément la qualité de ces résultats. « Nous avons atteint un taux de faux positifs inférieur à 3 % pour nos développeurs », indique le Chief Security & Trust Officer. Dans un domaine où les équipes sont historiquement confrontées à un bruit important et à de nombreuses alertes peu pertinentes, le résultat est significatif.

Interrogé par Le Monde Informatique sur les types de vulnérabilités que l’IA détecte le plus efficacement, Anthony Grieco a toutefois tenu à nuancer l’idée d’une révolution dans la nature même des failles découvertes. « Nous n’avons pas découvert de nouvelles classes majeures de vulnérabilités ». Les failles identifiées restent bien connues des spécialistes : dépassements de mémoire tampon, erreurs d’analyse de données, problèmes d’élévation de privilèges ou erreurs de configuration.

En revanche, les modèles se montrent particulièrement performants pour établir des liens entre plusieurs vulnérabilités considérées individuellement comme peu critiques. « Ils sont très efficaces pour combiner des vulnérabilités de faible gravité et construire des chaînes d’exploitation complètes », explique Anthony Grieco. C’est davantage cette capacité à raisonner à grande échelle sur des systèmes complexes qui constitue, selon lui, la véritable rupture.

L’Europe face à ses propres défis

De son côté, Chintan Patel a apporté un éclairage plus spécifique à la région EMEA. Selon lui, l’industrie se prépare à ce moment depuis plusieurs mois déjà. L’émergence des capacités agentiques, l’apparition des premiers malwares autonomes ou encore les expérimentations autour de modèles toujours plus avancés ont progressivement préparé le terrain.

Le lancement de Mythos Preview et du projet Glasswing a toutefois marqué un tournant. « Cela a véritablement placé le sujet au centre des discussions. Nous l’avons vu dans les médias, dans les conseils d’administration et même dans les débats d’intérêt national », rappelle-t-il.

Pour autant, l’Europe n’aborde pas cette transformation dans les mêmes conditions que les États-Unis. « L’EMEA n’est pas un marché unique », rappelle Chintan Patel. Entre les exigences réglementaires, les contraintes de souveraineté, les différences sectorielles et les problématiques de résidence des données, les organisations doivent composer avec un environnement beaucoup plus fragmenté.

Contrairement à certaines critiques régulièrement formulées à l’encontre de l’AI Act ou de NIS2, le CTO EMEA considère que ces réglementations peuvent même devenir un avantage. Selon lui, ils instaurent davantage de discipline, de gouvernance, de traçabilité et de responsabilité, afin d’aider les organisations à prendre les bonnes décisions pour protéger à la fois leurs propres structures et les citoyens dans leur ensemble.

La dette technique, principale préoccupation des entreprises

Au-delà des questions réglementaires, Chintan Patel insiste surtout sur un autre sujet : la dette technique. « Beaucoup de nos systèmes reposent sur des infrastructures qui n’ont jamais été conçues pour répondre aux exigences de l’ère de l’IA », constate-t-il. Pour Cisco, le risque n’est pas seulement lié aux vulnérabilités découvertes par les modèles avancés. Il réside également dans la capacité réelle des entreprises à absorber les correctifs qui vont en découler.

« La principale inquiétude que nous entendons aujourd’hui concerne l’avalanche de correctifs », explique-t-il. Si les modèles permettent d’identifier davantage de vulnérabilités, les organisations devront être capables de gérer un volume croissant de mises à jour provenant de l’ensemble de leurs fournisseurs.

Une question revient alors systématiquement : disposent-elles des outils, des compétences et des capacités d’automatisation nécessaires pour suivre ce rythme ? Pour Cisco, la capacité à gagner du temps devient un facteur clé. Toute technologie permettant de réduire temporairement l’exposition au risque avant le déploiement d’un correctif prend une importance stratégique nouvelle.

Trois priorités pour préparer l’ère de l’IA

Face à cette nouvelle réalité, Cisco recommande aux organisations de concentrer leurs efforts sur trois axes.

Le premier consiste à connaître précisément son patrimoine informatique et à le maintenir à jour. « On ne peut pas protéger ce que l’on ne voit pas », rappelle Chintan Patel. Cisco recommande donc de disposer d’un inventaire exhaustif des actifs et d’un plan de remplacement des équipements et logiciels arrivés en fin de vie.

La deuxième priorité concerne la hiérarchisation des risques. Toutes les vulnérabilités n’ont pas le même impact et les ressources demeurent limitées. Les organisations doivent donc concentrer leurs efforts sur les menaces réellement exploitées ou susceptibles d’avoir les conséquences les plus importantes.

Enfin, Cisco appelle les entreprises à moderniser leurs mécanismes de défense et à s’appuyer davantage sur l’automatisation. « Nous devons utiliser l’IA pour combattre l’IA ». Cela passe notamment par l’adoption de modèles Zero Trust, l’authentification multifacteur, la segmentation des réseaux, la journalisation des événements et l’automatisation des opérations de sécurité.

Pour Cisco, le message est clair : l’IA transforme profondément la nature de la menace, mais elle transforme tout autant les capacités de défense. Les organisations qui sauront moderniser leurs infrastructures, réduire leur dette technique et intégrer l’automatisation dans leurs processus seront les mieux placées pour tirer parti de cette nouvelle ère de la cybersécurité.