Ingénieur de production de formation, Dominique Maisonneuve est devenu chef de projet smart industry chez Lacroix en 2017. « Stéphane Klajzyngier, directeur général de l'activité Electronics, m'a proposé d'accompagner le déploiement de la smart industry, en travaillant sur la vision de l'industrie du futur », relate-t-il. Cinq ans plus tard, l'inauguration de l'usine Symbiose, le 8 septembre 2022, a marqué une première étape dans la concrétisation de cette vision, qui repose sur deux volets : la digitalisation et l'automatisation.

« Derrière la notion de smart industry se retrouvent bien entendu des enjeux de performance industrielle, mais aussi des enjeux économiques, écologiques et sociaux », explique Dominique Maisonneuve. « C'est un concept à double détente. D'abord, la smart industry nous permet d'améliorer la performance, mais elle nous offre également des relais de croissance pour répondre à des problématiques sociétales. » Il s'agit notamment de bâtir une industrie plus responsable, mais aussi de faire revenir l'industrie en France, en amorçant la relocalisation des usines, comme l'a évoqué Vincent Bedouin, PDG du groupe Lacroix lors de l'inauguration de Symbiose.

S'inspirer des applications grand public

La digitalisation peut contribuer sur tous ces aspects. Selon Dominique Maisonneuve, l'un des principes clefs de la smart industry, c'est l'idée que des technologies principalement introduites par les GAFAM peuvent aussi être utilisées dans l'industrie. « L'industrie s'inspire des marchés grand public. Nous utilisons par exemple le service Precogs Agatha, qui est un peu le 'Kayak' de l'industrie électronique, pour scruter le marché des composants électroniques, connaître la disponibilité d'un composant et là où c'est intéressant pour nous », illustre le chef de projet. « Nous souhaitons tendre vers cela avec notre écosystème, de façon modeste, en avançant brique par brique. Notre vision du parcours client tend à se rapprocher de celui que nous connaissons avec nos applications du quotidien. »

Opérer la bifurcation vers l'industrie 4.0 nécessite une évolution des compétences. Chez Lacroix, une équipe digital manufacturing a été créée en 2017 afin d'accompagner le projet Symbiose. Cette équipe compte trois personnes, venues de départements industriels conventionnels, comme la méthode et la fabrication, avec une très forte connaissance du métier et des besoins de leurs collègues, ainsi qu'une appétence sur les sujets IT. « Nous leur donnons accès à des outils low code pour développer des solutions digitales à moindre coût. Nous utilisons aussi des systèmes de RPA (robotisation des processus) », indique Dominique Maisonneuve. « Dans l'informatique industrielle, nous avons besoin de collaborateurs qui comprennent les protocoles de communication des machines, mais aussi qui comprennent de plus en plus l'informatique. C'est un phénomène qui continue à s'amplifier. Nous allons avoir besoin de ces nouvelles compétences dans tous ces domaines », estime le chef de projet.

Les données au service de l'amélioration continue

Pour Dominique Maisonneuve, la smart industry a une partie visible, par exemple à travers l'automatisation des magasins, l'usage de véhicules à guidage automatique (AGV) dans les flux de production, notamment pour évacuer les produits finis, ou encore les cobots. « Ces machines intelligentes permettent de supprimer des tâches qui n'ont pas de valeur ajoutée, telle la manutention », décrit-il.


L'un des AGV présents dans l'usine Symbiose.

Mais l'industrie intelligente a aussi une deuxième dimension, moins immédiatement perceptible, autour de la numérisation de l'information et des processus. « Nous avons mené plusieurs projets digitaux, dont la mise en oeuvre d'une chaîne data qui alimente des indicateurs de performance affichés en temps réel sur le site de Symbiose, que l'on peut apercevoir à plusieurs endroits dans l'usine », illustre le chef de projet. Ce dispositif de RTM (real time monitoring) repose sur une plateforme qui se connecte aux machines de production afin de récolter des informations utiles. Elle transporte ces données via un bus de services (ESB) puis les redistribue au système d'information central, qui inclut notamment l'ERP SAP et le MES (manufacturing execution system). « Nous voulions suivre les machines en temps réel. Nous avons réalisé ce projet avec la solution PTC Thingworx, connectée à SAP, qui permet de récupérer les informations sur les temps de cycle. Nous collectons cette mesure de performance toutes les 15 secondes, en quasi-temps réel. Ces données sont agrégées avec les informations de master data, puis elles sont immédiatement redistribuées sur les écrans, ce qui nous permet de savoir tout de suite si un flux dérive », décrit Dominique Maisonneuve.

Ces mêmes données, stockées dans une base SQL, alimentent également des cubes décisionnels et sont redistribuées via PowerBI pour fournir à tous, du chef d'équipe à la direction générale de l'usine des indicateurs de performance globaux, comme le taux de rendement synthétique (TRS), le niveau de qualité ou le taux de rejet des composants.


Vue d'ensemble des lignes d'assemblage de l'usine, avec des écrans de monitiring en temps réel.

L'équipe smart industry a également développé de petites solutions, comme e-Kanban. « Quand l'opérateur sur une ligne d'assemblage vide une boîte, il la scanne et l'information est envoyée de façon digitale à l'entrepôt afin de la réapprovisionner. Pour cette application, nous avons utilisé des cartes Arduino customisées par nos services, afin de faire du picking automatisé », explique Dominique Maisonneuve. Ce type d'application est rendu possible car les magasins Exotec et les armoires de stockage Totec sont directement connectés à l'ERP, ce qui permet un suivi en temps réel des composants. « Dans la smart industry, un des mots-clefs c'est l'interopérabilité, il faut pouvoir échanger des informations dans les deux sens », souligne le chef de projet.

Low code, RPA et IA

Une autre dimension essentielle de la smart industry concerne la connexion avec l'écosystème de l'entreprise. « Nous réalisons beaucoup de petites séries, donc nous avons dû trouver des alternatives à l'EDI pour ces commandes. Nous avons choisi de nous appuyer sur des solutions low code, afin de ne pas trop dépendre de l'IT et de fournir des services développés par les métiers », confie Dominique Maisonneuve. « Par exemple, nous avons automatisé la saisie des prévisionnels clients dans notre ERP. Le fichier Excel transmis par le client est traité par une solution RPA, puis transmis via l'ESB à SAP. »

Aujourd'hui, de nombreuses choses restent à faire pour concrétiser la vision de la smart industry chez Lacroix. « Nous devons travailler sur l'exploitation des données collectées, notamment les données sur les processus industriels et les produits, afin d'accroître encore la qualité. Nous testons aussi l'outil AI Builder de Microsoft. Nous voulons utiliser l'intelligence artificielle pour faciliter la prise de décisions et pour faire des prédictions - mais pour faire cela, la structuration des données est extrêmement importante », estime Dominique Maisonneuve. Sur le sujet de l'IA, il attend aussi l'émergence d'offres plus matures, plus en phase avec les enjeux des acteurs industriels. « Actuellement, l'effet d'engouement que nous avons observé sur le marché retombe un peu, mais nous pensons que des offres de solutions plus pragmatiques, avec une fibre industrielle, vont émerger. »