Le Monde Informatique : Pouvez-vous nous présenter Nexter ?

Jérôme Leclercq : Nexter, société du groupe KNDS, est le leader français de la défense terrestre et le troisième munitionnaire européen. Notre domaine d’activité porte sur la fourniture des systèmes, c’est-à-dire des véhicules blindés, des canons, des robots et du soutien associé. Nous fournissons également les munitions. La France est notre premier client. Nous sommes un acteur majeur du programme Scorpion, portant sur le renouvellement du segment médian des véhicules de l’armée de Terre, comme Griffon, Jaguar et Serval, et la rénovation du char Leclerc. Nous sommes un groupe de 4 000 collaborateurs sur plusieurs sites en France (Versailles, Roanne, Bourges, Toulouse et Tulle), mais aussi en Belgique et Italie.

Que représente la DSI et comment se caractérise l’architecture IT de Nexter ?

Il s’agit d’une petite DSI d’une quarantaine de personnes avec une stratégie de réinternalisation des compétences pour atteindre 90 personnes à l’horizon 2023. Nous sommes sur la partie industrielle et, à l’heure où certains vont dans le cloud, nous privilégions nos propres infrastructures avec deux datacenters (un près de Versailles et l’autre vers Roanne). Cet aspect représente une part importante de notre budget en intégrant les questions de sécurité, car nous travaillons avec des systèmes ayant des habilitations à diffusion restreinte. Cela ne signifie pas que nous nous coupons du cloud. Sur certains aspects, comme la gestion des talents, il est difficile de trouver des choses on premise. Il faut donc chercher des acteurs ayant un datacenter en France et répondre à des exigences de la labellisation tel que le SecNumCloud. 

Et sur votre patrimoine applicatif ?

Nous sommes une entreprise basée sur des progiciels. Traditionnellement, nous étions sur l’ERP Baan et nous migrons vers la version plus moderne Infor LN. D’autres applications sont utilisées dans nos différents métiers, qui vont de la conception jusqu’au maintien en condition opérationnelle. On couvre l’ingénierie avec du PLM, mais très ancien, et nous avons à l’étude une évolution en regardant vers Dassault Systèmes ou Siemens. Par ailleurs, nous avons lancé un programme d’industrie 4.0 sur les briques MES (Manufacturing Engineering System), c’est-à-dire sur le pilotage des ateliers, la gestion documentaire et la fourniture de rapport. Pour compléter ce panorama applicatif, nous développons aussi nos propres applications. 

Sur ce dernier point, quelle solution avez-vous choisi et pourquoi ?

La plateforme retenue est celle d’OutSystems. Il y a longtemps, on appelait cela une plateforme de développement rapide, aujourd’hui, c’est du low code. Elle est performante et nous sommes en train de l’industrialiser sur des projets qui ne rentrent pas dans les grands progiciels structurants. 

Avez-vous des exemples de projets réalisés en low code ?

Nous avons fait quelques projets tactiques comme la mise en place du télétravail. Mais celui qui est le plus symbolique est le portail client pour le soutien. Les clients peuvent avoir accès à des systèmes d’information et faire des demandes. Toujours dans le soutien, nous avons pu créer une application pour gérer les réparations des matériels. C’est compliqué de le faire dans l’ERP et cela nécessitait de créer une application en propre. La plateforme en est à ses débuts, elle est opérationnelle depuis juin, mais il s’agit d’un socle pour proposer à l’avenir plus de services.

Avez-vous des compétences sur cette plateforme ? Si non, comment vous organisez-vous ?

Je suis en phase de recrutement de plusieurs personnes, une vingtaine d’ici à la fin de l’année, mais sans pour l’instant avoir trouvé quelqu’un sur cette plateforme. Il faut un profil de développeur autonome avec quelques années d’expérience. En l’absence de ce talent, nous travaillons en partenariat avec une société française qui assure la maintenance des applications développées et la fourniture de ressources. 

Cela vous permet d’aller vers plus d’agilité ?

Oui, nous sommes clairement dans une volonté d’aller vers une approche DevOps et DevSecOps. Nous mettons en place des forges logicielles, des outils communs et la réinternalisation des environnements de développement et des compétences. Cela passe aussi par une évolution de notre contrat d’infogérance qui est un peu trop rigide et aller vers quelque chose de plus en flux pour les différentes plateformes, notamment celle d’OutSystems. Par ailleurs, il faut être capable d’intervenir à distance en ouvrant de manière sécurisée des accès à nos partenaires pour la maintenance. 

Pour revenir sur le cloud, est-ce que certaines applications ou services pourront migrer ?

Comme indiqué, il y a des applications, comme la gestion de talents ou des notes de frais, qui ne sont disponibles que dans le cloud. Nous y allons de manière forcée, mais avec des garanties importantes de sécurité par exemple avec Talentsoft que nous avons choisi. Un autre axe que nous regardons porte sur la modernisation et la simplification de notre PLM. Mais là encore, nous choisirons un partenaire avec le label SecNumCloud. Aujourd’hui, il est trop tôt, mais il y a une vraie opportunité. 

Comment la DSI a traversé la crise sanitaire ?

Je suis arrivé le 15 juin 2020, les équipes étaient prêtes et les solutions aussi, même si elles n’avaient pas été fortement déployées avant la crise sanitaire. C’est maintenant chose faite. Il y a eu le choix d’un VPN, de sécurisation des postes qui demandent un haut niveau de protection. Un effort particulier a été mené sur la sécurité avec de l’authentification forte via des token physiques. Nos équipes ont travaillé nuit et jour pour déployer des PC auprès des collaborateurs. La chose la plus difficile reste la sécurité, à la maison, on ne peut pas avoir accès à 100% des outils. On a fait une analyse application par application et système par système pour les ouvrir. Le service le plus utilisé pendant cette période est Tixeo (visioconférence), qui est agréé par l’Anssi et que nous avons pris en mode cloud. A l’avenir, le télétravail va perdurer et un de nos projets d’infrastructures est l’évolution de la solution de communications unifiées. Elle avait été paramétrée pour de la téléphonie de bureau et des salles de visio, et non pas pour des accès distants. On héberge nous-mêmes notre solution pour des contraintes de sécurité.

Sur l’industrie 4.0, le secteur de la Défense est gourmand en innovation, est-ce que cela ne pousse pas à accélérer la transformation digitale ?

Nous nommons cette transformation Opération 4.0, elle se base sur des données venant du PLM. Les véhicules sont très « variantés », c’est-à-dire qu’ils ont différentes configurations. En termes d’industrialisation, il y a deux mondes, celui du PLM et celui de l’exécution. Sur ce dernier point, nous sommes engagés dans une modernisation des briques MES (outil de gestion d’atelier). Certaines lignes ne sont pas équipées de ces outils. Nous avons fait le choix d’une plateforme PTC qui n’est pas strictement MES, mais qui nous permet de développer ces briques et de piloter l’ensemble des projets. Il y a un deuxième axe de travail portant sur la documentation. Le monde industriel, et en particulier notre activité, implique une traçabilité avec la mise en place d’une documentation digitale structurée pour les véhicules. 

Et sur la partie Internet des objets ?

La plateforme pour le programme Opération 4.0 va gérer l’Internet des objets. Par le passé, nous faisions déjà ponctuellement de l’IoT.  Là, nous mettons en place un réseau industriel qui a vocation à réunir les composants de l’OT avec I’IT. Ce réseau est en phase de construction et les premiers résultats seront visibles dans quelques mois. La transformation industrielle est nécessaire 

Comment se passe les relations entre la DSI et les métiers ?

Quand je suis arrivé à Nexter, j’avais intégré dans ma feuille de route le fait d’avoir une relation partenariale avec les métiers. Ensemble, nous avons parlé de la transformation numérique, de la cybersécurité, de l’expérience collaborateur et du poste de travail dans le cadre de la crise sanitaire. Il y a eu aussi des discussions autour de la manière de mener des projets que l’on soit en mode agile ou sur des programmes plus lourds, comme le PLM. Cette relation avec les métiers se construit dans la durée et le DSI de Nexter ne doit pas se focaliser uniquement sur l’infrastructure mais aussi sur les projets de transformation notamment logicielles (ERP, PLM et Opération 4.0). Par ailleurs, cela passe par le recrutement de personnes à la DSI capables de discuter avec les métiers. 

En dehors des éléments IT que nous avons cités, y a-t-il d’autres choses que vous regardez ?

Le côté BI avec le volet valorisation de la donnée est quelque chose de structurant. Nous avons mis en place un datawarehouse d’entreprise, c’est une première brique. Nous travaillons sur l’aspect big data, mais nous en sommes au début sans pouvoir parler de cas d’usage. L’année 2021 a été celle de la construction de la politique de la donnée et je pense que nous pouvons aller plus loin dans le domaine de la BI pour faire de l’analyse prédictive, du rapprochement de données. Nous faisons aussi des choses autour de l’IA dans les systèmes embarqués. Par ailleurs, la 5G est regardée de près dans le cadre de l’IoT. Sur toutes ces innovations, la DSI doit apporter des réponses techniques comme l’Apisation, la conteneurisation.