La logistique urbaine doit à la fois répondre aux évolutions de la consommation comme le e-commerce, le vrac, le local ou l’économie circulaire et s’adapter aux enjeux de la RSE, aux réglementations et aux exigences des collectivités. Reste qu’il s’agit d’une question complexe avec des paramètres nombreux et de natures différentes comme les typologies de véhicules utilisés, les conditions de circulation et de stationnement, les réglementations de type ZFE (zones à faible émission), la localisation, les comportements, etc.

Un défaut de données sur les flux de marchandises

De plus, pour trouver des réponses, un élément central fait défaut : la data. C’est à cet aspect que s’attaque depuis mi-2021 le projet Evolue, porté principalement par les trois associations France Supply Chain, Club Déméter et Institut du commerce (lire encadré). La démarche consistera à modéliser les tournées et donc le flux de marchandises pour les optimiser. Pour cela, les membres du projet tentent de convaincre des logisticiens et chargeurs volontaires (grande distribution, e-commerce, industrie) de mettre en commun de façon anonymisée les éléments de leurs tournées. Il s’agit en particulier de disposer du nombre et du type de colis transportés dans une zone urbaine qui, contrairement au nombre de véhicules de livraison en circulation, et au volume et le poids des marchandises n’est pas connu.

La combinaison et l’analyse des data des uns et des autres, associées à des informations sur la situation et l’occupation des parkings, les horaires de circulation en ville, le positionnement des entrepôts, les typologies de véhicules, etc. doit alimenter la scénarisation de nouvelles organisations. L’objectif final consistant à mettre ces analyses à disposition de tous les acteurs de la chaîne logistique en priorité et éventuellement également des collectivités.

La protection juridique du partage des données

Les défis sont nombreux. Pour commencer, la plupart des contributeurs, chargeurs et transporteurs, n’ont même pas d’analyse de leurs propres flux, si l’on en croit les membres du projet. Par ailleurs, sans surprise, il est difficile de les convaincre de mettre à disposition et de mettre en commun ce type d’informations. « Pour l’instant, la majeure partie du projet est consacrée au cadrage juridique des contrats concernant ces données, avec le RGPD et l’anonymisation », confirme Eymeric de Pelleport, directeur du développement et des partenariats du réseau de veille et d’open innovation logistique Sprint Project, membre du projet. Avec la pandémie de covid-19, c’est la seconde raison pour laquelle le projet n’a démarré que mi-2021, avec un an de retard (voir planning en encadré). L’anonymisation fait partie intégrante du contrat et les données ne passeront que par un unique point d’entrée chez PTV. L’éditeur de modélisation du transport utilise un hébergement externe exigeant référencé par le secteur pharmaceutique. Un serveur entièrement sécurisé et situé en France garantit la protection des données collectées et la conformité au RGPD. Le logiciel de traitement statistique et de modélisation de transport Visum de PTV sera installé et donc isolé au sein d’une machine virtuelle/

« Pour l’instant, une vingtaine de chargeurs et transporteurs représentant plus de 400 tournées quotidiennes s’intéressent au projet, continue Eymeric de Pelleport. Mais aucun ne souhaite ni communiquer ni être associé directement au projet. Et trois d’entre eux ont signé des lettres d’intention pour que nous puissions avancer. » Les flux majoritaires en zone urbaine proviendraient de la messagerie du commerce B2B et de celle des points relais et points de collecte du e-commerce, puis de ceux liés à l’entreposage et au retail. Le projet Evolue va s’attacher à collecter les informations concernant ce type de flux sur le territoire test de Grand-Paris-Seine-Ouest. « L’objectif est de disposer de données statistiques afin d’analyser l’existant et de faire tourner les modèles algorithmiques de PTV pour évaluer différents scenarii », précise Eymeric de Pelleport. Il s’agit de récupérer les données sur les points d’arrêt dans les tournées, le nombre de tournées, le nombre et le type des véhicules, les points chauds d’arrêt et de congestion... Les simulations ne nécessitent pas de connaître les flux en permanence. Les participants d’Evolue vont donc travailler sur des journées statiques pour décrire une journée moyenne. Les données traitées seront ainsi celles relevées durant les mois d’octobre des trois années 2019, 2020 et 2021.

Une simulation pour jouer avec les paramètres

Si un poste de comptage annonce le passage de 100 véhicules, mais que les transporteurs n’en dénombrent que 20 dans leurs tournées, les modèles statistiques de redressement pour le transport urbain de PTV permettront d’établir qu’en réalité 70 véhicules ont circulé. « Mais statistiquement, plus on dispose de data, plus l’étude a de la valeur et moins les résultats doivent être redressés, note Pierre Gozard. Tout l’enjeu est de le faire comprendre aux contributeurs. » Une fois ces traitements réalisés, les data viendront alimenter le modèle de déplacement global avec les flux de véhicules par axe de circulation ou par kilomètre, les axes les plus empruntés, les points de livraison les plus fréquentés, l’analyse des émissions de gaz à effet de serre, de particules fines et d’oxydes d’azote, etc. Ces modèles sont intégrés au modèle routier national de PTV. 

Les paramètres peuvent ensuite être modifiés dans la simulation : limitation de la circulation pour certaines catégories de véhicules, autorisation de la massification, création d’un hub logistique… Visum dispose d’une interface SIG (système d’information géographique) avec une cartographie comprenant les axes routiers pour visualiser la charge transportée sur chacun de ceux-ci. S’y ajoutent des tableaux de bord enrichis de graphiques de différents formats. Le logiciel s’interface aussi avec PowerBI. « Toutes les analyses du projet Evolue seront partagées avec les contributeurs, précise Pierre Gozard Nous réaliserons une analyse globale des données, mais aussi des études individualisées par rapport aux principaux points de livraison d’un chargeur par exemple. »

Une modélisation en 4 étapes

Les modèles sont conçus avec une succession d’algorithmes développés par PTV depuis plusieurs dizaines d’années sur la base d’algorithmes standards de recherche opérationnelle par exemple. L’éditeur a été créé en Allemagne par deux universitaires qui ont mis au point ces outils pour optimiser la circulation des tramways à Karlsruhe. Les modèles de logistique urbaine du projet Evolue sont créés en quatre étapes. Le dispositif intègre d’abord sur la carte du logiciel le point de départ des déplacements, puis le trajet à parcourir, la modalité de transport et enfin le tronçon à emprunter pour réaliser l’opération. PTV exploite des algorithmes standards issus entre autres de la recherche opérationnelle pour ce faire, mais personnalise la représentation du modèle. « Ensuite, on boucle sur ces 4 étapes jusqu’à obtenir la meilleure réponse possible, complète Pierre Gozard. On peut modifier des paramètres pour réduire le temps de parcours par exemple. Une fois le modèle calé, on atteint un équilibre à partir duquel on peut modifier des infrastructures - comme le changement de sens d’une rue -, des services, d’une offre. 

Pierre Gozard rappelle à cet égard que la solution n’intègre pas que des données purement structurelles. « La sensibilité d’une personne à utiliser un vélo plutôt qu’une voiture constitue une data d’entrée qui peut d’ailleurs ne pas être la même à Strasbourg ou à Rennes. En logistique, dans une ville avec des congestions à tel ou tel endroit, les comportements de transport vont changer. »

Des acteurs logistiques, forces de proposition dans les collectivités

Enfin, dans une étape ultérieure, ce sera au tour de Mines Paris d’intervenir sur les aspects prospectifs d’Evolue. L’école fera varier les données d’entrée sur l’offre et la demande dans les modèles en termes pour trouver des solutions innovantes. « On retrouve beaucoup de règles de micro-économie dans la modélisation des transports, rappelle Pierre Gozard. Mines Paris ajoutera des éléments d’enquête sur la sociologie des comportements, des apports venus de l’anthropologie, des mathématiques, etc. Elle exploitera aussi des algorithmes spécifiques innovants pour représenter les comportements par exemple. »

Ces informations, analyses et modélisations sont censées transformer les membres du projet Evolue en force de proposition et favoriser la concertation entre les acteurs autour des solutions envisagées. « Nous montrerons que la démarche est intéressante pour les deux parties, chargeurs et transporteurs d’une part, collectivités d’autre part, continue Pierre Gozard. Aujourd’hui, ces dernières sont totalement aveugles en la matière. Et en l’absence de données, elles réagissent par la contrainte. »