La crise économique qui a suivi la pandémie de Covid-19 a mis de nombreuses entreprises dans une situation d’incertitude énorme. Les start-ups ont été dans ce cas, mais il est dans leur nature de lutter pour leur survie et faire face au chaos. Elles prospèrent grâce aux perturbations ou du moins c'est le message adressé aux potentiels investisseurs. Mais ce modèle « disruptif » d’une jeune pousse qui s’adapte à tout est-il capable de survivre aux perturbations mondiales ?

Contrairement à la distribution, aux transports et au tourisme qui ont été frappés de plein fouet par la crise, les entreprises orientées réseau ou datacenter ont mieux résisté. Et ne parlons par des spécialistes de la visioconférence et des outils collaboratifs qui ont connu des pics de demande. Cependant, d’autres branches du secteur du réseau n'ont pas connu le même succès. Selon des données récentes du Synergy Research Group, les marchés des commutateurs et routeurs Ethernet ont atteint leur niveau le plus bas depuis sept ans au premier trimestre 2020. Dans le même temps, plusieurs opérateurs historiques, dont HP, IBM et Dell, ont annoncé des licenciements, des restructurations et/ou des gels d'embauche.

Moment opportun pour les activités de niche

Dans cette tempête, les start-ups IT qui ne sont pas entravées par les contraintes de support existantes, et celles spécialisées réseau et datacenter présentent certains avantages. Comme la virtualisation s'est accélérée pendant le confinement, ces entreprises se trouvent positionnées sur des niches de marché à croissance rapide et découvrent plus d'opportunités, moins de concurrence et une abondance de talents disponibles.

Le calendrier des investissements est souvent crucial pour ces entreprises en démarrage qui fonctionnent toujours avec des budgets serrés. Et pour NGD Systems, ce calendrier n'aurait pas pu être meilleur. La start-up spécialisée dans le stockage NVMe a clôturé un tour de table de série C d'un montant de 20 millions de dollars en février dernier. « Nous avons eu beaucoup de chance », a déclaré Nader Salessi, CEO et président de NGD Systems, « personne n'aurait pu prévoir cela, mais ce nouveau financement est le carburant dont nous aurons besoin pour traverser cette crise. »

Spécialisé dans le stockage NVMe, NGD Systems a clôturé une série C de 20 millions de dollars en février. (Crédit : NGD Systems)

Cet investissement n’était sûrement pas destiné à cela mais NGD Systems a pu faire passer la plupart de ses employés au télétravail sans interruption majeure. « Comme tout le monde, nous apprenons à nous adapter au fur et à mesure, que ce soit en remplaçant les réunions physiques par des réunions virtuelles, ou en regardant des webinaires plutôt qu'en assistant à des conférences », poursuit M. Salessi. « Maintenant, même si nous avons encore quelques employés qui doivent se rendre physiquement au bureau ou au laboratoire, 90% de notre équipe travaille à domicile sans impact majeur sur les opérations quotidiennes. »

Le malheur des uns fait le bonheur des autres

La crise actuelle rappelle à Mark Fernandes, directeur général de Sierra Ventures les récessions issues de la bulle Internet ou de la crise des subprimes aux Etats-Unis au milieu des années 2000 : « C'étaient des époques formidables pour le financement des startups. Les investisseurs ont probablement vu leurs rendements augmenter de 50% en 2009 par rapport aux années suivantes ». Pour lui, les raisons sont simples : les sociétés nées de la récession choisissent certains types de preneurs de risques, ceux qui ne craignent pas l'adversité et qui prospèrent dans les marchés émergents. Si ces derniers attirent des capitaux, ils n'ont ainsi pas besoin de chercher partout des talents de haut niveau.

« En période de récession, les nouvelles entreprises démarrent avec un état d'esprit dynamique », explique M. Fernandes. « Elles sont plus légères, plus entrepreneuriales et ont la flexibilité nécessaire pour saisir de nouvelles opportunités ». Le représentant de Sierra Ventures voit plusieurs secteurs exploser en ce moment, notamment la télémédecine, la vidéoconférence, l’e-commerce et le cloud.

Des affaires négociées à distance

Au cours des premières semaines de la pandémie, alors que les gouverneurs des Etats-Unis mettaient en place le confinement, Sierra Ventures a fait une pause pour trier son portefeuille, en se concentrant sur les entreprises qui auraient besoin d'une injection immédiate de liquidités pour passer l'année. « Le plan de gestion de la trésorerie est rapidement devenu un plan d'exploitation », indique M. Fernandes.

Mais après cette courte pause, le fond a recommencé à investir dans des jeunes pousses. Les investisseurs savent que s'ils deviennent trop prudents en temps de crise, les concurrents moins frileux quant aux risques leur arracheront ces contrats. « Nous avons réalisé huit investissements depuis le 1er février », confie Mark Fernandes, « quatre d'entre eux ont été réalisés avec des entrepreneurs déjà dans notre pipeline, mais les quatre autres étaient de nouveaux dossiers que nous avons traitées entièrement à distance ».

Les déploiements de datacenters ont été fortement ralentis par la crise sanitaires et les fournisseurs ont dû rivaliser d'inventivité pour assurer les installations sur site. (Crédit : ElasticComputeFarm / Pixabay)

Des réunions quotidiennes aux rendez-vous chez le médecin en passant par les courses en ligne, tout a nécessité des infrastructures informatiques adaptées allant de la couche réseau jusqu'aux datacenters qui abritent les environnements rendant le travail virtuel possible. Les opérateurs de datacenters veulent augmenter leur capacité, mais ceux qui tentent d'accélérer leurs déploiements se heurtent à un obstacle : la mise en service. Ce processus ne peut pas être accompli de manière traditionnelle en raison des impératifs de distanciation sociale, mais c'est pourtant la dernière étape avant la mise en ligne d'un nouveau pod. Tout doit être passé au crible pendant ce déploiement sur place, des systèmes électriques aux générateurs de secours, en passant par les interrupteurs et la liaison. Il implique donc une grande équipe, entassée dans des endroits souvent exigus pour effectuer des tests, surveiller l'équipement et recueillir des données.

« Rien de tout cela n'est possible pour l'instant », se désole Nancy Novak, directrice de l'innovation chez Compass Datacenters, une société fondée en 2011 qui a construit des centres de données partout le monde entier pour une valeur de plus de quatre milliards de dollars. « Les professionnels qui font ces déploiements doivent souvent se rendre en avion sur le site, et même avec la reprise de certains vols, de nombreuses personnes clés sont confinées ou en quarantaine, de sorte qu'il n'est pas possible de les faire venir toutes sur le site en même temps ». Cependant, sans mise en service, les centres de données ne peuvent pas être utilisés, et s'ils ne peuvent pas être utilisés, ces coûts irrécupérables transforment rapidement de bons investissements en gouffres financiers.

Nancy Novak est directrice de l'innovation chez Compass Datacenters. (Crédit : Compass Group)

Pour surmonter ces obstacles, Mme Novak et son équipe ont mis au point un processus de « mise en service virtuelle ». En s'appuyant sur une poignée de personnes respectant les mesures barrières sur place, ils ont trouvé un moyen de gérer les 133 étapes du processus traditionnel grâce à un ensemble de gadgets, de capteurs et de caméras qui transmettent des informations par Internet aux membres de l'équipe, qui peut gérer le processus à distance. Cette méthode a été utilisée pour la mise en service d'une installation à Raleigh, en Caroline du Nord, et s'est révélé si efficace que la société prévoit de continuer à l'utiliser même lorsque la distance sociale ne sera plus nécessaire.

Chaque jour est un Black Friday

Webscale, une start-up qui fournit une infrastructure cloud dédiée au e-commerce, a eu l'opportunité de voir sa technologie prendre de l’importance chez les commerçants. « Le commerce électronique est en plein essor », a déclaré Sonal Puri, CEO de la start-up, « la moitié de nos clients nous dit qu'elle organise des événements type "Black Friday" presque tous les jours. Et c'est un problème pour eux s'ils ne peuvent pas répondre à la demande ».

Les entreprises comme Webscale et leurs clients se préparent toute l'année à cette journée de soldes délirante arrivant le lendemain de Thanksgiving (fin novembre). Mais « cette crise a créé des exigences imprévues en matière de disponibilité, d'évolutivité et de sécurité. Nous n'avons jamais pleinement testé les capacités de notre infrastructure jusqu'à présent », avoue Mme Puri. L’occasion, même pour une entreprise en démarrage de se réinventer.