L’IA a été cœur de beaucoup de discussions lors du Forum économique mondial (WEF) à Davos qui s’est déroulé la semaine dernière. Plusieurs sociétés comme Tesla, Nvidia et Microsoft ont présenté leurs engagement dans le développement de l’IA illustrant l’ampleur des investissements en cours. Les grands patrons ont souligné de leurs côtés les gains de productivité et l’impact de la technologie dans de secteurs clés comme la finance, la santé ou l’industrie.

Pourtant, derrière ces promesses de croissance, les interrogations persistent. À mesure que les investissements s’accélèrent, plusieurs intervenants rappellent que l’IA reste encore immature. « L’IA est à un stade très primitif. Il reste énormément de travail à accomplir », a souligné Eric Xing, président de la Mohamed bin Zayed University of Artificial Intelligence (MBZUAI), lors d’un échange à Davos.

Une IA encore trop calquée sur l’intelligence humaine

Ces interrogations ne concernent pas uniquement l’économie ou l’emploi. Elles touchent aussi à la nature même de l’IA et à la manière dont elle est conçue. Plusieurs intervenants ont ainsi critiqué une IA trop souvent pensée comme une réplique de l’intelligence humaine, alors même que celle-ci est faillible. L’IA ne devrait pas être une simple extension de l’humain, ont-ils insisté. « Même les êtres les plus intelligents peuvent se tromper », a rappelé Yuval Noah Harari, historien et essayiste israélien. « La leçon de l’histoire, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’être très intelligent pour changer le monde et parfois provoquer des ravages », a-t-il déclaré, sans viser quiconque en particulier.

Par ailleurs, des risques techniques ont été mis en avant, notamment la fragilité des systèmes complexes. Une panne isolée pourrait entraîner l’effondrement de chaînes entières de décisions automatisées, a averti Eric Xing. « Il n’existe pas encore suffisamment de points de contrôle pour visualiser, comprendre et maîtriser les zones de risque », a-t-il expliqué. Malgré ces alertes, les investissements dans l’IA continuent à grande échelle. Les principaux fournisseurs IT consacrent des milliards de dollars aux infrastructures, aux centres de données et aux puces spécialisées. Cette expansion se heurte à des contraintes, notamment énergétiques. Le déploiement massif des centres de données dépasse déjà la disponibilité en énergie dans certaines régions et doit impérativement produire des bénéfices tangibles pour la société, a souligné Satya Nadella, CEO de Microsoft lors d'une interview sur scène. Selon lui, « nous perdrons rapidement la légitimité sociale d’utiliser l’énergie, une ressource rare, pour générer ces tokens si cela n’améliore pas les résultats en matière de santé, d’éducation, d’efficacité du secteur public ou de compétitivité du secteur privé. »

La crainte d’une bulle financière

Ces tensions soulèvent un autre enjeu majeur : la viabilité économique de l’IA. L’enthousiasme pour la technologie a fait grimper les valorisations de nombreuses start-ups, alimentant la crainte d’une bulle. Selon Christian Keller, responsable de la recherche économique chez Barclays Investment Bank, des ajustements brutaux des valorisations et des tarifs pourraient fragiliser les économies. D'après le rapport des principaux économistes du WEF de janvier 2026, une majorité d’entre eux prévoit un possible éclatement de la bulle IA si les actions liées au secteur commencent à reculer dans le courant de l’année. Tous ne partagent toutefois pas ce diagnostic. Le WEF nuance la comparaison avec la bulle Internet des années 2000, rappelant que les principaux fournisseurs IA sont aujourd’hui déjà très rentables, avec une forte croissance des bénéfices et des investissements concrets dans les centres de données et les infrastructures. Jensen Huang, CEO de Nvidia, rejette également l’idée d’une bulle, soulignant que la demande pour ses GPU et les prix au comptant restent très élevés. « Les investissements sont massifs parce que l’infrastructure à construire l’est tout autant », a-t-il expliqué.

Mais cet optimisme est loin de faire l’unanimité sur la scène internationale. Ashwini Vaishnaw, ministre indien de l’Électronique et des Technologies de l’information, a appelé à une approche plus frugale. Selon lui, les grands modèles de GenAI n’offrent pas nécessairement un avantage stratégique aux États, des modèles plus petits pouvant réaliser jusqu’à 95 % des tâches en consommant beaucoup moins d’énergie. « Le retour sur investissement dépendra de la capacité à déployer la solution la moins coûteuse pour obtenir le rendement maximal », a-t-il précisé lors d'une table ronde. À ses yeux, les entreprises misant massivement sur des infrastructures et des modèles géants prennent un risque financier considérable. 

Les tendances pour 2026

Au milieu des discussions, le forum a mis en avant les tendances de l’IA à suivre en 2026, selon Steven Dickens, analyste principal chez Hyperframe Research. L’IA évolue de la phase « penser et écrire » vers la phase « voir et faire », s’étendant à des secteurs comme la santé, l’industrie ou la distribution. Pour lui, cela signifie que l’IA aura désormais un impact direct sur le quotidien d’une grande partie de la population active.

Pour sa part, Elon Musk, CEO de Tesla, a qualifié lors d'une discussion, l’IA de « chemin vers l’abondance pour tous ». Selon lui, la production massive de robots et de systèmes IA pourrait un jour répondre à l’ensemble des besoins humains. Il a toutefois rappelé la nécessité de rester vigilant face à la technologie, ajoutant qu’« il ne faut pas que la réalité nous mène vers un scénario à la Terminator ».