En dehors de l’Europe, Microsoft est aussi sous surveillance aux Etats-Unis concernant ses pratiques en termes d’offres groupées et de licences cloud. Selon Bloomberg, la FTC (federal trade commission) en charge des questions de concurrence vient d’émettre des enquêtes civiles (CID) auprès de compétiteurs dans le domaine du logiciel et du cloud pour connaître leur avis sur les pratiques anti-concurrentiels de Microsoft. Une douzaine de société ont été sollicitées selon l’agence de presse. Cette procédure prépare en général le dépôt d’une plainte officielle ou d’une action en justice.

Pour mémoire, la FTC a déclenché une enquête il y a près d'un an et demi visant à déterminer si l'entreprise monopolise illégalement plusieurs marchés essentiels aux sociétés. Elle semble aussi indiquer que le gouvernement fédéral cherche à prouver que Microsoft rend difficile, plus coûteux, voire quasi impossible, l'utilisation de Windows, Office ou d'autres de ses produits sur les services cloud de ses concurrents. « Dire que Microsoft est un récidiviste dans la violation des lois antitrust serait l'euphémisme du siècle », s’est amusé Scott Bickley, conseiller auprès d’Info-Tech Research Group. « Microsoft a plutôt pour habitude de demander pardon que de demander la permission et l’entreprise profite de sa taille pour imposer des produits groupés à sa clientèle », a-t-il ajouté.

Des avancées en Europe

Pour sa vaste enquête lancée en novembre 2024 sur Microsoft, la FTC a émis une demande d’enquête civile qui oblige l'entreprise à remettre environ dix ans de données sur ses activités (de 2016 à 2025). L'agence s’intéresse de près à une pratique de longue date du fournisseur consistant à regrouper ses logiciels de productivité et de sécurité Office avec ses services cloud, laquelle pourrait enfreindre les lois antitrust si l'entreprise exploitait sa position dominante dans la productivité pour obtenir des avantages déloyaux sur les marchés du cloud et de la cybersécurité. Notamment, l’agence examine notamment la manière dont Microsoft structure ses licences afin d'empêcher les clients de passer à des offres concurrentes. Cela constituerait une pratique déloyale et désavantagerait les concurrents.

La firme de Redmond a contesté ces allégations et, à la suite de plaintes sur les marchés mondiaux, elle a apporté certaines modifications pour assouplir ses politiques. Par exemple, des décisions récentes de l'UE ont imposé le dégroupage de Teams de la suite Office. Mais, « ironiquement, ce dégroupage a entraîné une augmentation nette des prix pour les consommateurs de l'UE », a souligné Scott Bickley. De plus, mi-2025, dans le cadre d’un accord conclu avec le consortium CISPE (Cloud Infrastructure Services Providers in Europe) des fournisseurs de cloud européens, Microsoft a accepté de verser 20 millions d'euros aux petits opérateurs cloud exclus de l'offre de services Microsoft régie par un modèle hébergé, et de mettre à jour ses conditions de licence logicielle afin de permettre aux fournisseurs européens d'utiliser les logiciels Microsoft sur leurs propres plateformes à des prix équivalents à ceux pratiqués par l’entreprise.

Une multitude de récriminations aux Etats-Unis

Cependant, M. Bickley fait remarquer que des plaintes récentes allèguent que l'entreprise n'a pas tenu cette promesse. « Il est important de noter que ces « demi-mesures » prises par l'UE ne s'appliquent pas aux clients américains de Microsoft », a-t-il ajouté. Des plaintes sur la vente liée, notamment avec Microsoft 365, reviennent régulièrement aux États-Unis. Par exemple, le programme de fournisseurs répertoriés (Listed Providers) de Microsoft n'autorise pas le déploiement des logiciels de l’éditeur sur site sur certains services cloud hébergés dédiés, en particulier ceux de ses concurrents Amazon, Google et Alibaba, sans droits de mobilité et la Software Assurance (SA), son module complémentaire de support de licence en volume. M. Bickley indique par ailleurs que l’éditeur exclut « stratégiquement » certains produits de son programme de mobilité de licence (License Mobility), qui offre aux clients de transférer leurs charges de travail vers d'autres cloud. Parmi ces produits et applications exclus figurent Windows Server, Visual Studio, le système d'exploitation Windows Desktop, Office et Microsoft 365. Auparavant, il était possible de déployer ces produits dans un environnement cloud dédié, mais Microsoft a modifié les règles en octobre 2019, limitant cette option aux licences achetées avec SA et les droits de mobilité

Scott Bickley précise que l’option ne s'applique qu'aux fournisseurs répertoriés et exclut les services d'externalisation traditionnels. Parmi les autres pratiques commerciales discutables de Microsoft, l’analyste pointe l’abonnement haut de gamme Microsoft 365 E5, proposé comme « seul choix économique viable à court terme » par rapport à des options moins coûteuses comme la licence E3, même si dans le cadre de cet achat une « quantité importante de logiciels est inutilisée ». « Les licences de plusieurs produits de sécurité sont obscures et, lors des audits, Microsoft oblige souvent les clients à mettre à niveau l'ensemble de leur suite vers E5 afin d'être en conformité », a-t-il noté. Les préoccupations futures porteront probablement sur le regroupement ou l'intégration potentiels de services d'IA tels que Copilot, « pour lesquels les mesures de consommation seront ambiguës et [les services seront] difficiles, voire impossibles, à désactiver pour les administrateurs IT », a déclaré Scott Bickley.

Relations avec OpenAI

Si la plupart des questions initiales, et celles qui ont suivi, ont porté sur les licences et les offres groupées, la FTC s'intéresse également aux relations de l'entreprise avec OpenAI et soulève des questions sur les centres de données de Microsoft, les contraintes de capacité, ainsi que les dépenses et la recherche en matière d'IA. Il convient de noter que l'investissement initial d'un milliard de dollars du fournisseur dans OpenAI s'est transformé en un partenariat de plusieurs milliards de dollars, Microsoft déployant des fonctionnalités basées sur ChatGPT dans toute sa gamme de produits en 2023. La FTC cherche à savoir si cette relation masque une fusion qui aurait dû faire l'objet d'un examen antitrust. De plus, l'agence fédérale examine la décision prétendue de Microsoft de réduire ses propres recherches en matière d'IA à la suite de l'investissement dans OpenAI, ce qui pourrait réduire la concurrence.

Tout cela rappelle un peu l'enquête fédérale américaine des années 1990, qui a façonné l'industrie, sur le monopole de Microsoft dans les logiciels de bureautique et les navigateurs web. À l'époque, un juge fédéral avait estimé que l'entreprise avait délibérément intégré le navigateur Internet Explorer (IE) à Windows afin d'évincer ses concurrents, comme Netscape, aujourd'hui disparu. Et, comme le font remarquer les analystes, cela montre que Microsoft n'a pas tiré les leçons du passé. « Même si la technologie et les tendances ont évolué depuis la première affaire antitrust contre Microsoft en 1998, qui l'avait contrainte à dissocier IE du système d'exploitation Windows, ses tactiques sont restées remarquablement les mêmes », a souligné M. Bickley.