Tout réseau constitué au fil d'années d'acquisitions accumule généralement une dette structurelle caractérisée par des infrastructures qui se chevauchent, un inventaire fragmenté et l'absence d'une vue d'ensemble permettant de savoir ce qui fonctionne et où. Pour Lumen Technologies, l'un des opérateurs d'infrastructure réseau Internet les plus importants au monde principalement, cette dette s'est accumulée au cours de quatre décennies et de dizaines d'acquisitions. Lumen dessert les grandes entreprises, les administrations publiques, les hyperscalers et les clients grossistes, avec un réseau de fibre optique couvrant environ 800 000 kilomètres à l'échelle mondiale connectés à plus de 180 000 bâtiments et 2 200 datacenters publics et privés pour un chiffre d'affaires de 12,4 milliards de dollars en 2025. L'entreprise s'est repositionnée, passant d’une activité originelle d'opérateur téléphonique traditionnel à de la connectivité d'entreprise à l'ère de l'IA et au réseau en tant que service (Network-as-a-Service ou NaaS).
Lumen achemine désormais jusqu’à deux tiers du trafic Internet mondial et exploite le réseau Internet le plus interconnecté au monde, selon le fournisseur. Au fur et à mesure de sa croissance, chaque acquisition a laissé derrière elle ses propres systèmes, équipements et silos de données. Il en a résulté plus de 17 systèmes d’inventaire, près de 500 sources de données sans schéma commun, et du matériel réseau couvrant 40 ans de générations de fabrication. La réponse de Lumen aborde le problème comme un défi en matière de données et d’automatisation, et non comme une simple mise à jour classique du réseau. L’entreprise a déployé des agents IA dans l’ensemble de ses systèmes de gestion des stocks et de commande, et a mis en place une plateforme opérationnelle unifiée. « Des questions qui nécessitaient auparavant de mobiliser plusieurs ressources, et probablement plusieurs semaines, voire plusieurs mois, pour y répondre, sont dorénavant traitées en quelques minutes », a déclaré Kina Corcoran, directrice des données chez Lumen.
De l’ordre dans les données
Pour comprendre comment Lumen a réussi à transformer son réseau, il faut commencer par les données. Chaque acquisition réalisée par Lumen s’accompagnait de ses propres limites en matière de données et de ses propres définitions des éléments du réseau, des clients et des coûts. Aucun de ces systèmes ne communiquait avec les autres. Les ingénieurs ne pouvaient pas établir de lien entre un équipement et les clients qui l’utilisaient, ni comprendre les implications en termes de coûts et de revenus de son retrait, sans extraire manuellement les données de multiples sources déconnectées. Cela rendait pratiquement impossible toute simplification systématique à grande échelle.
La première étape de la transformation a consisté à créer une couche de données unifiée couvrant toutes ces sources. Lumen a intégré près de 500 sources de données dans une plateforme commune en mode objets pour relier les éléments du réseau, les services clients, les données de coûts et les données de revenus au-delà des frontières organisationnelles et système jusque-là infranchissables. « C'est la première fois que nous avons pu relier ces éléments entre eux », a fait remarquer Mme Corcoran. Et selon elle, le résultat va bien au-delà de la couche réseau. « C'est un jumeau numérique de notre parc, de notre architecture et de notre écosystème », a-t-elle ajouté.
Un cas d’usage représentatif consiste à identifier tous les clients d'un réseau de télécommunications métropolitain donné qui utilisent des services vocaux hérités, à déterminer la meilleure offre de migration en fonction de la capacité actuelle du réseau et de la parité des fonctionnalités, et à mettre en évidence le parcours qui perturbera le moins les clients. Préalablement, cette analyse nécessitait l'intervention de plusieurs équipes pendant des semaines, voire des mois. Ce modèle de données unifié est également ce qui rend l'automatisation possible au niveau de la couche d'exécution, où les ingénieurs effectuent le travail de mise hors service proprement dit.
Transformer les données en action
Pour exécuter les mises hors service, les ingénieurs de terrain de Lumen utilisent NetPal, un outil de workflow propriétaire construit sur sa plateforme de données objet. Avant son existence, mettre un seul équipement réseau hors service impliquait d'interroger et de mettre à jour manuellement plus de 50 systèmes distincts. Cela comprenait les registres d'inventaire, l'assurance de service pour quantifier les risques, la coordination du centre d'exploitation du réseau (Network Operations Center ou NOC), la planification de la migration du trafic et les mises à jour des registres sur chaque nœud concerné du réseau en anneau. Chaque étape était séquentielle, et une erreur dans l’un des systèmes entraînait des problèmes en aval. La raison pour laquelle ce processus était si fragile est la même que celle pour laquelle il prenait tant de temps. Il n’existait pas de source unique fiable à interroger.
NetPal change la donne en superposant une interface unique à la couche de données unifiée. Un ingénieur identifie l'équipement cible, et l'outil met en évidence le trafic qui y transite, les clients concernés et l'impact sur la consommation d'énergie. Il indique aussi comment regrouper ce trafic et signale les enregistrements d'inventaire en aval qui doivent être mis à jour. La coordination des interventions et la confirmation sur le terrain s'effectuent via cette même interface. « Le rendement de mon équipe de planification est à présent plus de huit fois supérieur à ce qu’il était », a déclaré Alexandre Mercier-Dalphond, vice-président senior chargé de la modernisation des infrastructures et des opérations chez Lumen.
Nombreux apports
Les gains de débit au sein de l’équipe de planification ne sont qu’un des avantages. À mesure que les données d’inventaire gagnent en précision et que les mises hors service s’effectuent de manière plus fiable, les bénéfices opérationnels se multiplient à l’échelle de l’entreprise. Lors de récentes pannes de réseau, le temps moyen de résolution est passé de plusieurs heures à 15 minutes. Les équipes de terrain effectuent désormais leurs interventions en s’appuyant sur un inventaire précis, plutôt que de passer la première partie d’une panne à rapprocher des enregistrements contradictoires. De plus, les taux de réussite dès la première intervention se sont améliorés, réduisant ainsi les interventions répétées. Ces mêmes données fiables ont accéléré la prestation de services. Le produit Rapid Routes de Lumen fournit des services de longueur d'onde 400G avec un pré-provisionnement assisté par IA. Lumen procède aussi à la migration de plus de 15 systèmes d'inventaire hérités, dont certaines plateformes basées sur des mainframes, vers une architecture à interface unique utilisant Blue Planet comme plateforme cible. Selon M. Mercier-Dalphond, Lumen compte devenir le premier opérateur Tier 1 à abandonner complètement l'inventaire réseau basé sur des mainframes.
Des leçons pour les opérateurs de réseau
Lumen a tiré plusieurs enseignements de sa propre transformation réseau qui peuvent s’appliquer de manière générale à d’autres opérateurs de réseau confrontés à des problèmes de complexité héritée.
- Des données propres ouvrent la voie à des choses que l’on pensait impossibles. Grâce à un inventaire propre, Lumen peut identifier et changer les équipements hérités gourmands en énergie, maintenant ainsi la consommation d’électricité à un niveau stable même lorsque de nouvelles capacités sont ajoutées. « Disposer d’ensembles de données fiables nous permet vraiment de prendre de meilleures décisions », a affirmé M. Mercier-Dalphond. « Maintenant que nous avons pu rassembler toutes ces informations, nous avons été surpris de découvrir des poches d’opportunités dont nous ne soupçonnions même pas l’existence. »
- La culture fait partie intégrante du programme technique. Les conflits hérités entre les systèmes et les personnes peuvent freiner une transformation plus rapidement que n’importe quel obstacle technique. Parallèlement au travail technique, Lumen a mené un programme culturel, notamment un partenariat avec lle livre « Dare to Lead » de Brené Brown (l'idée centrale de cet ouvrage sur le leadership est que le courage — et non le titre ou le pouvoir — est la marque du vrai leadership). « Tout cela nous a réellement aidés à changer les mentalités en interne, à voir plus grand, à penser différemment de ce que nous faisions auparavant », a souligné Mme Corcoran.
- Tenter le diable. La plupart des opérateurs évitent de pousser leurs clients historiques à migrer, par crainte d’une perte de revenus. Lumen a changé cette approche. « Les gens lui disaient : « Alex, ne tentons pas le diable avec les revenus hérités » », a rapporté M. Mercier-Dalphond. « Nous avons changé le discours. » La mise hors service de Blue Voice, l’ancien réseau vocal de Lumen, en est la preuve. Lumen a approché un grand client professionnel, lui a exposé les risques liés au maintien d’une infrastructure vieillissante, puis a exécuté la migration en s’appuyant sur sa plateforme de données pour gérer les dépendances. « Les ingénieurs réseau savent depuis des années exactement ce qu’il faut faire avec les infrastructures existantes. Mais les outils avec lesquels il était possible de le faire à grande échelle n’existaient tout simplement pas. Aujourd’hui, grâce à la puissance de l’IA, à des données pertinentes et à des processus adaptés, cela a changé. Ce dont nous rêvions ou ce que nous espérions est désormais possible », s’est réjoui M. Mercier-Dalphond.

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