Les efforts déployés par l’administration Trump pour mettre un terme à la neutralité du Net, un principe garantissant aux acteurs commerciaux et non commerciaux un traitement égal dans le traitement des flux d’information, affecteront probablement les entreprises et la manière dont elles font du business, depuis la conception des applications mobiles jusqu'au lieu de stockage des données et des contenus destinés à alimenter les appareils mobiles. Jusqu’ici, les fournisseurs d'accès Internet (FAI) comme Comcast ralentissaient secrètement le débit, une pratique connue sous le nom de « limitation », pour certaines applications de partage de fichiers pair-à-pair. D'autres étaient accusés de ralentir les services de streaming vidéo. Aux États-Unis, des Démocrates, des groupes de défense de l'industrie et certains chefs d'entreprise craignent qu'une fois la suppression de ces règles de neutralité du Net, les FAI ne réservent un traitement préférentiel à certains services de streaming ou fassent payer plus cher un accès Internet rapide. Les défenseurs de la neutralité du Net, parmi lesquels on trouve la ville de New York, font pression sur la FCC pour reporter ce vote jusqu'à ce que la 9e Cour d'appel puisse décider si elle considère les services à large bande comme un service de télécommunications critique. Mais la semaine dernière, la FCC a fait savoir dans un communiqué que le vote aurait lieu le jeudi 14 décembre comme prévu.

Selon Jack Gold, analyste principal chez J.Gold Associates, LLC, si la FCC votait effectivement la suppression des règles de neutralité du Net, les applications d'entreprise, en particulier leurs applications mobiles dans le cloud, fréquemment consultées, pourraient être ralenties au même titre qu’un service de streaming vidéo comme Netflix. « Imaginons une entreprise qui a déployé toutes ses applications dans le cloud par le biais d’un hébergeur qui n’est pas inscrit dans la file d'attente rapide, simplement parce qu’il ne veut pas payer plus cher son accès Internet, toutes ses applications seront ralenties. Il est possible que le temps de réponse soit à peine plus lent. Mais pour combien de temps encore ? », a déclaré l’analyste. « Si la fin de la neutralité du Net est entérinée, les entreprises doivent prendre le temps de demander à leurs services d'hébergement dans le cloud si elles seront affectées par la limitation et quelles politiques leurs hébergeurs comptent appliquer pour maintenir un accès rapide », a ajouté Jack Gold. Selon l’analyste, les sociétés qui hébergent des applications en interne pourraient également modifier les règles, car les applications fréquemment utilisées, notamment celles concernant la mobilité d'entreprise, sont accessibles par Internet. « À ce stade, je pense qu’il est difficile d’apporter une réponse à cette question. Il faut espérer que les transporteurs prendront les bonnes décisions, mais rien ne permet de l’affirmer », a encore déclaré Jack Gold.

Les services sans fil les plus touchés 

Selon l’analyste Sophia Vargas de Forrester Resarch, laquelle s’est intéressée aux professionnels de l'infrastructure et des opérations, les entreprises risquent d’être soumises à un modèle de paiement « pay-for-play » pour le trafic des données Internet plutôt qu’à de simples tarifs basés sur la bande passante. Toujours selon l’analyste, la fin des règles de neutralité du Net pourrait également affecter la tarification des services filaires et sans fil. « Le changement de modèle peut provoquer une concurrence entre ces deux types de services », a encore déclaré Sophia Vargas. Et, étant donné que la situation de monopole des FAI pour les services câblés est moins importante, les services sans fil seront sans doute les plus touchés. « La grande différence entre les deux services, c’est que les services sans fil sont facturés à la donnée tandis que les services filaires sont facturés à la bande passante », a-t-elle expliqué. « Les entreprises possédant ou disposant de réseaux câblés dédiés pour garantir la qualité de service sur le back-end pourront en tirer un bénéfice en terme de compétitivité », a poursuivi l’analyste de Forrester. « C’est la raison pour laquelle je pense que les négociations se situeront davantage au niveau mobile qu'au niveau filaire ».

Les entreprises devront également reconsidérer la manière dont elles conçoivent et développent leurs applications mobiles, à la fois pour que celles-ci consomment moins de données et qu’elles soient plus proches des entreprises qui les utilisent le plus, voire même les mettent en cache localement afin d’éviter des frais WAN plus élevés. Il faudra peut-être repenser la manière dont sont délivrées les applications destinées à des clients externes comportant des images et des vidéos gourmandes en données. « Par exemple, choisir entre un ping répété du réseau ou l’envoi de paquets d'informations plus ou moins gros. Les applications mobiles savent de mieux en mieux gérer ces options, mais tout dépend de la performance au niveau de l'utilisateur final », a encore déclaré l’analyste. En terme de taille de fichier, des solutions existent pour équilibrer la transmission des images ou des flux vidéo à un appareil mobile. Mais ce qui se passe ensuite, par exemple la qualité et la rapidité du rendu, ou le flux qui permet à un utilisateur à lire un stream vidéo pendant un certain temps avant que le mobile n’envoie un nouveau ping sur le réseau, ces modalités ont été optimisées en dehors de tout modèle de paiement « pay-for-play ».

Repenser l'infrastructure 

Les fournisseurs de réseaux de diffusion de contenu (CDN) devront également repenser la manière dont ils optimisent le trafic de leurs entreprises clientes. « Jusqu'à présent, la question du coût n’était jamais entrée en ligne de compte », a déclaré Sophia Vargas. « Tout l’écosystème d'optimisation et de gestion des performances WAN, spécialement axé sur la connectivité mobile et les datacenters, mis en place par ces fournisseurs sera brusquement obsolète parce qu’il repose sur l'hypothèse d'un trafic homogène. Si le paradigme change, les fournisseurs devront modifier leurs options d'optimisation en fonction de la charge de travail », a-t-elle ajouté. 

En France, Stéphane Richard, PDG d'Orange, a indiqué hier sur BFM Business que la fin de l'abandon de la neutralité du Net est une « obligation » avec l'avènement de la 5G (attendue 2020-2021 chez l'opérateur). Avec cette déclaration péremptoire, le dirigeant entend peser sur l'Arcep pour vendre des forfaits plus chers à certains clients, notamment dans les entreprises, en exploitant les capacités de virtualisation des couches réseaux en 5G. Certains flux pourraient ainsi être optimisés pour le débit et d'autres pour la latence afin de répondre aux besoins des voitures connectés ou des opérations médicales à distance.