Alors que la France cherche à réduire sa dépendance à l'égard des fournisseurs de technologies non européens dans l'ensemble du secteur public, les logiciels open source jouent un rôle de plus en plus important. Parmi les projets qui reflètent cette tendance, il y a Nuage lancé en 2020 par le ministère de l’Éducation nationale.

Basée sur Nextcloud, cette plateforme de stockage cloud et de partage de fichiers s’adresse aux enseignants, aux personnels administratifs et, plus largement, à l’ensemble des agents du ministère, soit 1,2 millions de personnes. Elle fait partie de l’écosystème applicatif présent sur le site apps.education.fr. Le service compte aujourd’hui 400 000 comptes actifs, dont environ deux tiers se connectent chaque semaine. Chaque utilisateur dispose de 100 Go d’espace de stockage pour ses documents, PDF, vidéos et images, même si l’usage moyen se situe autour de 3 Go. Les agents peuvent également utiliser la plateforme pour partager et coéditer des documents avec leurs collègues.

L’open source comme modèle pour d’autres organisations

Le projet du ministère illustre la manière dont les logiciels open source peuvent être déployés à grande échelle et servir de modèle à d’autres organisations souhaitant renforcer leur souveraineté numérique. L’intérêt pour cette approche s’est accru ces derniers mois dans un contexte de tensions géopolitiques et commerciales, alors que les inquiétudes se multiplient en Europe quant à la possibilité que l’administration Trump d'ordonner un kill switch. Pour le ministère de l’Éducation nationale, Nuage garanti avant tout de conserver le contrôle sur les données sensibles liées aux élèves et stockées par les enseignants, explique Benoît Piédallu, chef de projet national des services numériques au ministère. « Nous ne voulions pas que ces données partent aux États-Unis, chez Microsoft ou dans d’autres systèmes de ce type. Il était important pour nous de disposer d’une solution hébergée sur nos propres infrastructures », souligne-t-il.

Le coût constitue également un facteur déterminant. Le ministère peut consacrer environ 10 euros HT par utilisateur et par an au projet. « Mon budget pour la plateforme est inférieur à deux millions d’euros par an, donc le prix est évidemment un enjeu majeur », précise-t-il. L’équipe des services numériques du ministère a assuré la conception et le déploiement de Nuage, entre la première mise en production en 2020 et la version finale publiée en 2022. « Le principal défi lors du déploiement d’une plateforme open source est que nous devons tout faire nous-mêmes », explique le responsable. Cela inclut l’exploitation des machines virtuelles, ainsi que l’installation et la configuration de Linux Debian. « Nous devons gérer l’ensemble de ces machines virtuelles et, bien sûr, installer et configurer Nextcloud dessus. » Le ministère mobilise deux personnes dédiées à l’exploitation de la plateforme de stockage, tandis qu’une troisième est chargée de l’infrastructure. Nuage est hébergé dans deux centres de données appartenant à l’État : l’un près de Paris, l’autre dans le sud de la France, à proximité des Pyrénées. Les fonctions de stockage et de synchronisation de fichiers reposent sur Nextcloud Files, le système de stockage cloud et de partage de fichier de l'éditeur allemand. La plateforme intègre également un éditeur de documents basé sur Nextcloud Office, qui s’appuie sur les logiciels de Collabora.

Une adoption en forte progression

Selon Benoit Piédallu, le niveau d’adoption du service témoigne de son succès. Parmi les 400 000 utilisateurs actifs, environ 80 000 agents se servent également du client de synchronisation Nuage sur leur poste de travail. La plateforme héberge aujourd’hui 570 millions de documents, représentant 1,2 pétaoctet de données. Cette adoption a été obtenue sans véritable campagne de promotion interne. « Nous n’avons mené aucune grande campagne nationale pour informer les utilisateurs qu’ils disposaient de 100 Go de stockage sur ce système », explique-t-il. Malgré cela, le nombre d’utilisateurs continue de progresser et nécessite chaque mois 40 téraoctets de stockage supplémentaires. « Nous observons une croissance très linéaire. C’est incroyable à voir », affirme Benoit Piédallu.

Toutefois, face à l’augmentation du coût des équipements de stockage, le ministère souhaiterait en réalité ralentir le rythme de cette adoption afin de limiter les investissements nécessaires dans les infrastructures. « Si je lançais une campagne de communication demain, cela accélérerait l’usage, et je sais que j’ai une limite dans mes centres de données », reconnaît-il. Même sans action particulière de promotion, le ministère prévoit d’atteindre 600 000 utilisateurs d’ici la fin de l’année.

Des usages globalement satisfaits

Bien que l’équipe numérique ne dispose pas d’une visibilité complète sur la perception du service, Benoit Piédallu indique que les retours sont globalement positifs. Hormis quelques problèmes occasionnels de synchronisation, le système fonctionne de manière transparente pour les utilisateurs. « Ils sont très satisfaits de l’utiliser. Ils ne le comparent pas à Google Drive ou OneDrive de Microsoft… Cela fonctionne, tout simplement », résume-t-il.

En revanche, la suite bureautique basée sur Collabora rencontre davantage de résistances, notamment parce que son interface diffère de celle à laquelle les utilisateurs sont habitués. « Lorsqu’ils veulent modifier un document ou travailler sur un tableur, ils souhaitent retrouver exactement la même expérience que celle qu’ils connaissent. S’ils utilisent Microsoft Office, ils veulent que cela fonctionne de la même manière et offre les mêmes options », explique-t-il. Les administrations locales et les académies ne sont pas obligées d’utiliser Nuage. Elles peuvent choisir de déployer cette plateforme ou de continuer à utiliser des solutions propriétaires. Les outils Microsoft SharePoint et Office restent ainsi largement utilisés, même si aucun chiffre précis n’est disponible concernant leur adoption. À titre d’exemple, le ministère dépense environ 2,5 M€ par an en licences Windows pour quelque 50 000 postes de travail.

Vers une plus grande indépendance technologique

La souveraineté numérique est devenue une priorité croissante ces dernières années, tant pour le ministère de l’Éducation nationale que pour l’ensemble du secteur public français, estime Benoit Piédallu. « Il y a quelques années, les logiciels libres et les communs numériques étaient au cœur des préoccupations. Aujourd’hui, c’est la souveraineté qui domine : disposer d’outils souverains que nous pouvons déployer nous-mêmes, sans “kill switch” ni dépendance extérieure », explique-t-il. « C’est un sujet fortement porté par l’administration française et par les responsables politiques. »

Nuage n’est qu’un exemple parmi les nombreuses initiatives open source actuellement déployées dans le secteur public français. On peut notamment citer La Suite, l’ensemble d’outils collaboratifs open source développé par la Direction interministérielle du numérique (Dinum), qui comprend notamment Tchap, une messagerie instantanée, et Visio, une plateforme de visioconférence. Le gouvernement français a également annoncé des projets visant à remplacer certains postes Windows par Linux. Selon Benoit Piédallu, les organisations publiques qui envisagent de se tourner vers l’open source gagneraient à s’inspirer des expériences menées par leurs homologues. Il estime également que de nombreux décideurs surestiment les difficultés liées à l’abandon des technologies dominantes du marché. « La plupart des décideurs pensent que ce sera extrêmement difficile. Bien sûr, il faut accompagner le changement, aider les utilisateurs et s’assurer que tout a été correctement anticipé », conclut-il. « Mais au final, c’est possible. C’est quelque chose que nous pouvons faire. »