L’IA n’est plus un sujet d’expérimentation marginal dans les administrations françaises. Son adoption est désormais engagée à tous les niveaux de la sphère publique, des ministères aux collectivités territoriales, en passant par les organismes de sécurité sociale, les établissements de santé et France Travail. Mais selon un rapport conjoint de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), de l’Inspection générale des finances (IGF) et de l’Inspection générale de l’administration (IGA), cette dynamique reste encore très hétérogène et insuffisamment coordonnée. Pour les auteurs, la question n’est d’ailleurs plus de savoir si l’IA trouvera sa place dans les services publics. L’adoption est déjà engagée. L’enjeu est désormais de transformer cette multiplication d’initiatives en une capacité durable d’amélioration du service public.
Cette appropriation rapide de l’IA se manifeste notamment à travers un phénomène qui inquiète les administrations : le développement du « shadow IA », c’est-à-dire l’usage spontané et non encadré d’outils IA par les agents publics. Les organismes de contrôle estiment que jusqu’à 40 % des agents pourraient avoir recours à ces outils sans cadre formel. Pour les auteurs, ce phénomène traduit avant tout une forte appétence pour ces technologies. Mais il expose également les administrations à plusieurs risques : fuite de données sensibles, fiabilité incertaine des réponses générées, disparités d’accès entre agents ou encore inégalités de traitement entre usagers. Face à cette situation, le rapport recommande la mise à disposition de solutions sécurisées pour l’ensemble des agents publics afin de canaliser ces usages et de sortir d’une logique de contournement des outils officiels.
Une multitude de projets, mais peu de mutualisation
Dans le même temps, les projets IA se multiplient au sein du secteur public. La Direction interministérielle du numérique (Dinum) recense plus de 140 initiatives au sein de l’État, avec des niveaux de maturité et d’avancement très variables selon les ministères. Le rapport distingue trois grandes catégories d’usages : les assistants généralistes de type synthèse ou traduction, les outils dédiés aux fonctions support comme les ressources humaines ou les achats, et les applications métiers spécialisées, notamment dans la lutte contre la fraude ou le traitement des demandes des usagers.
Cette effervescence témoigne du potentiel perçu de l’IA dans le secteur public. Elle révèle toutefois une faiblesse structurelle : le manque de coordination entre les différents acteurs. Selon les différentes inspections, les mécanismes de gouvernance actuels ne favorisent ni les mutualisations ni le partage des bonnes pratiques. Chaque administration développe ses propres projets en fonction de ses moyens financiers et humains, ce qui entraîne des redondances et limite les économies d’échelle. Plus largement, les auteurs soulignent que l’IA reste encore trop souvent considérée comme un sujet technologique. Contrairement aux entreprises, où elle est fréquemment portée au niveau de la direction générale comme un levier de transformation, les initiatives publiques demeurent majoritairement pilotées par les directions du numérique.
Des gains déjà visibles
Pour autant, cette phase de foisonnement n’est pas sans résultats. Les auteurs du rapport soulignent que les premiers retours d’expérience sont globalement positifs. Les bénéfices ne se limitent pas à des gains de productivité. Ils concernent également la réduction des délais de traitement, l’amélioration de la qualité de service, la diminution des erreurs et l’amélioration des conditions de travail des agents. Parmi les exemples cités figurent la réduction du temps consacré à la recherche documentaire au sein des ministères économiques et financiers, ou encore l’amélioration des délais de réponse aux usagers grâce à des outils documentaires fondés sur l’IA.
Dans les secteurs social et sanitaire, les cas d’usage concernent notamment l’instruction des dossiers, la gestion documentaire, la lutte contre la fraude ou encore l’accompagnement des usagers. Ces expérimentations illustrent le potentiel de l’IA pour automatiser certaines tâches administratives à faible valeur ajoutée et permettre aux agents de se concentrer davantage sur les missions nécessitant une expertise humaine. Mais les inspections mettent en garde contre une lecture uniquement quantitative des bénéfices. Les gains observés reposent généralement sur une phase d’apprentissage, d’adaptation des processus et d’accompagnement des équipes. C’est précisément ce qui conditionnera le passage à l’échelle.
La formation pour passer à l’échelle
Selon le rapport, le principal défi des prochaines années sera donc moins technologique qu’organisationnel. Pour industrialiser les usages IA, les administrations devront intégrer ces outils dans les pratiques de travail réelles et anticiper leurs effets sur les métiers. Le rapport préconise ainsi une stratégie de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences prenant explicitement en compte l’impact de l’IA sur les métiers les plus exposés. Les auteurs recommandent également la mise en place d’une politique de formation structurée à trois niveaux : un socle commun pour tous les agents afin de comprendre les opportunités et les risques de l’IA, des formations dédiées aux managers chargés de piloter les projets et des cursus plus spécialisés pour développer les compétences techniques nécessaires.
Au-delà de la formation, les inspections insistent également sur la nécessité d'associer davantage les agents aux projets. Le dialogue social technologique est présenté comme un levier essentiel pour évaluer les impacts sur les métiers, prévenir les risques et favoriser l’appropriation des outils. Pour l’Igas, l’IGF et l’IGA, l’IA ne doit donc plus être considérée comme un simple outil numérique. Son potentiel dépendra de la capacité des administrations à coordonner leurs initiatives, mutualiser leurs ressources et investir durablement dans les compétences des agents. L’enjeu n’est plus tant d’adopter l’IA que d’en faire un véritable levier collectif d’amélioration du service public.

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