Comme chaque année, le monde de l’agriculture s’est installé Porte de Versailles, à Paris. Les vedettes ont souvent 4 pattes et un joli pelage, ou des plumes et un chant plus ou moins mélodieux. Mais dans le fond du hall 4, non loin des animaux de la ferme pédagogique destinée aux enfants, se nichent un tout autre genre d’exposants, les startups de la Ferme digitale.

La data y est tout particulièrement à l’honneur. « Les agriculteurs ont accès à de nombreuses données depuis longtemps maintenant, avec les capteurs divers et variés, les satellites, les drones, insiste François Thiérart, président co-fondateur de la jeune pousse MyEasyFarm. Mais la plupart y ont accès en silo. » Aussi, comme plusieurs de ses homologues, la société s’attèle non seulement à collecter et agréger certaines de ces données, mais surtout à les restituer aux agriculteurs sous une forme directement utilisable.

Moduler finement les doses de semis, d’engrais, de produits phytosanitaires

Issu d’une famille de concessionnaires d’équipements agricoles, François Thiérart a cofondé MyEasyFarm avec son frère en novembre 2017, afin de mieux exploiter les nombreuses data collectées ou produites par ces machines, mais inutilisées ou mal utilisées. Dans un premier temps, la startup a agrégé et traité ces informations pour les renvoyer au tracteur afin qu’il module le plus finement possible les doses de semis, d’engrais, de produits phytosanitaires sur les parcelles agricoles. « C’est ce que l’on appelle de l’agriculture de précision, » rappelle François Thiérart.

Une aide à la décision de nouvelle génération

Puis, pour aller plus loin, MyEasyFarm a conçu une plateforme accessible dans le cloud et collaborative par des coopératives, des négociants, etc. Aujourd’hui, ceux-ci proposent des OAD (Outils d’aide à la décision) à partir de leurs données, mais de façon silotée. La jeune pousse veut proposer des OAD de nouvelle génération, personnalisés à partir des données partagées et agrégées. « On peut imaginer un dispositif d’aide à la décision pour l’irrigation qui serait alimenté par le croisement de données sur la composition des sols, de données satellites et de données météo. » Vivescia, plus grande coopérative du nord-est de la France, teste déjà plateforme. Le 20 février, MyEasyFarm a par ailleurs obtenu le Data Agri, créé par la FNSEA entre autres, en 2018 pour assurer les agriculteurs de l’utilisation raisonnée de leurs données : non-revente, hébergement sécurisé, conformité au RGPD, etc. Un sujet qui préoccupe énormément la profession, selon le cofondateur de la jeune pousse.

"Les agriculteurs ont accès à de nombreuses données depuis longtemps avec les capteurs divers et variés, les satellites, les drones, mais la plupart du temps en silo. Nous les agrégeons pour les rendre pertinentes, » François Thiérart, président co-fondateur de MyEasyFarm (Photo E.Delsol)

Une fiabilisation fine et personnalisée des données météo

Chez Weather Measures, né en avril 2015, l’objectif est aussi d’accompagner l’agriculture de précision, mais cette fois avec de la donnée météorologique précise et pertinente. Comme pour MyEasyFarm, ces data existent, mais sont souvent exploitées en silo et très rarement nettoyées, compatibles entre elles, agrégées. « Nous agrégeons tous les types de data venant de Météo France, de nos clients, de modèles divers, de l’open data, de données achetées, etc. détaille Arnault Trac, directeur du développement. Nos clients sont des territoires, des filières, des coopératives, des groupes (Hennessy, les coopératives Euralis, Natup ou Terres du Sud, Limagrain, les agriculteurs des Pays-de-Loire) qui ont besoin de données météorologiques homogènes pour surveiller l’expansion d’une maladie ou le développement de certaines plantes, par exemple, pour optimiser l’irrigation, pour surveiller le rendement d’une exploitation, pour anticiper une récolte… »

La jeune pousse fait en sorte de disposer de toutes les données utiles, nettoyées, prêtes à être agrégées, mais elle fournit surtout un service personnalisé. Pour ce faire, elle demande à ses clients quel usage ils feront des informations et quels paramètres stratégiques doivent être pris en compte. « Pour une coopérative du sucre comme Cristal Union, raconte Arnault Trac, l’important c’est de surveiller le développement éventuel de certaines maladies des betteraves. Dans toutes les cultures, on surveille donc la température et le niveau d’humidité. Mais les betteraves ont la particularité de ne pas dépasser 30 cm au-dessus du sol. Il est donc essentiel de prendre en compte ce paramètre et de ne pas utiliser la mesure moyenne à 2 mètres de hauteur ! »

Le label Data Agri a été créé en 2018 pour protéger les données des agriculteurs et leur utilisation (Photo E.Delsol)

Maths et météo

Données météo obligent, dans la startup de 8 personnes, dont 6 ingénieurs, on parle beaucoup mathématiques. « Notre différenciation vient de notre expertise dans la fiabilisation de la data, » insiste Arnault Trac. Au quotidien, Weather Measures nettoie les données dont il dispose, compare les différentes sources comme les radars météo France, les radars d’entreprises comme Limagrain, les pluviomètres agricoles, d’autres capteurs, etc. Il va par exemple comparer le rayonnement par satellite avec la donnée au sol. Par ailleurs, la jeune pousse référence la géolocalisation de toutes les données récoltées dans une grille qui quadrille la France km2 par km2. « Nous intégrons 150 Go par jour, précise Arnault Trac. Et nous disposons d’un stock de 126 To en 3 instances réparties entre les clouds d’OVH et d’Amazon, par sécurité. Deux instances servent à nos travaux en production et la troisième est utilisée pour l’archivage. »

Weather Measures ne propose que des services liés à la météorologie auxquels ses clients ont accès principalement via des API, mais les données qu’il détient et sur lesquelles il travaille lui permettent aussi de proposer des services connexes. Comme il récolte en permanence les données des stations météo par exemple, il peut aussi détecter les incidents sur le réseau. Il pratique aussi le machine learning dans le cadre du projet européen Sictag de lutte contre le gel. Ces intempéries particulièrement redoutées des agriculteurs nécessitent une prévision très fine. « Nous y travaillons à partir de la mesure physique des zones soumises au gel, explique Arnault Trac. Et l’intelligence artificielle nous aide à identifier les biais entre les différentes stations de mesure du gel, même distantes de seulement quelques mètres. »

"Baqio s'occupe de toute la gestion commerciale des petits exploitants viticoles, de la déclaration de la récolte en vrac jusqu’à la commercialisation » Sylvain Gautier, co-fondateur et directeur technique. (Photo E.Delsol)

Une gestion commerciale globale de petite exploitation viticole

Créé en 2017, Baqio de son côté a développé un logiciel qui permet aux petits exploitants viticoles (entre 2 et 20 personnes) de réaliser toute la gestion commerciale de leur activité. L’outil chapeaute l’ensemble de l’activité et du traitement des données commercial et de gestion disponible. « Depuis la déclaration de la récolte en vrac jusqu’à la commercialisation avec la gestion de la mise en bouteille et le CRM », précise Sylvain Gautier, co-fondateur et directeur technique. Le logiciel est disponible en ligne, et tout est automatisé : l’export des ventes dans la comptabilité, l’interfaçage avec les logiciels des experts comptables, les déclarations réglementaires aux douanes par exemple, etc. Pour les ventes en domaine ou dans les salons viticoles, Baqio dispose aussi d’un logiciel de caisse enregistreuse basé sur les caisses bluetooth mPop utilisées dans les AppleStore. Le logiciel de la startup s’interface aussi directement avec les systèmes de traçage des transporteurs et intègre donc le suivi des colis. La startup compte aujourd’hui plus d’une centaine de clients dans toutes les régions de France.