Dossier
Java Open Source : ce qui va changer



Java Open Source : ce qui va changer
Interview de Simon Phipps, responsable de l'Open Source chez Sun
(13/11/2006) - par
Olivier Rafal
Chief Open Source Officer chez Sun, Simon Phipps a présidé aux évolutions du portefeuille logiciel de Sun vers l'Open Source. En amont de l'annonce officielle du passage du code de Java SE en GPL et de la mise en place d'OpenJDK, Simon Phipps a parcouru une partie de l'Europe pour détailler les modalités de ce changement "irrévocable".
Quelle est l'idée générale présidant à cette décision de passer Java en Open Source ?
Nous pensons qu'il est possible de faire croître une société en augmentant le marché, et pas en tuant la compétition. L'annonce du passage de l'intégralité de la plate-forme Java sous licence GPL a justement pour but de faire croître le marché. Nous sommes en train d'inventer un nouveau Sun. Les gens achètent des logiciels, mais en réalité, ce n'est pas ce qu'ils veulent. Ce qu'ils veulent, c'est la valeur qu'un logiciel peut délivrer. Voilà le marché que je suis en train de préparer. Regardez Solaris : la plupart des gens achetaient en réalité un flux de mises à jour, un service de support, de la documentation, l'accès à un catalogue de formations... Ce que nous leur proposons aujourd'hui, c'est d'acheter ce qu'ils désirent vraiment. Et le paradoxe, c'est que cela génère plus de revenus. Il y a plus de six millions de licences d'OpenSolaris en circulation, et beaucoup sur du matériel d'autres constructeurs.
Quel est le calendrier de ce passage sous GPL ?
Dès lundi, le compilateur, le système d'aide et la machine virtuelle HotSpot, notamment, passent en Open Souce. Côté Java EE, [le serveur d'applications] GlassFish, qui était déjà en Open Source, passera sous GPL aussi. Dans les semaines et mois à venir, ce seront les 6 millions de lignes de code de la plate-forme Java SE qui seront sous GPL. Et d'ici six mois, nous allons migrer notre système de code source vers un CVS [système de contrôle de versions] public. Les évolutions seront décidées au sein de la communauté OpenJDK.
L'aspect viral de la GPL peut faire peur à des entreprises clientes, surtout si c'est exploité par des concurrents. Le FUD (Fear, Uncertainty and Doubt - peur, incertitude et doute) guette...
On propose un système de licence triple, et on n'utilise que des licences déjà utilisées, qu'il s'agisse de la GPL, de notre licence commerciale ou de la GPL avec exception Classpath. Cette dernière exonère un développeur de l'obligation de mettre sous GPL du code développé au-dessus d'un code en GPL. Donc je crois que si quelqu'un essaie de générer du FUD, on lui rira au nez.
Pourquoi avoir choisi la GPL, plutôt que, par exemple, votre licence CDDL ?
Je n'ai pas de religion envers telle ou telle licence. Nous utilisons des licences GPL, LGPL, Apache... Ma philosophie est de fournir la bonne licence pour la bonne communauté. La CDDL est géniale pour la communauté OpenSolaris. Elle offre beaucoup d'innovations, en termes de correction de bugs, de portage...
Quel modèle de gouvernance allez-vous mettre en place pour OpenJDK ?
Nous avons beaucoup réfléchi à cela, recueilli des conseils. Quand vous examinez la façon dont cela fonctionne dans nombre de communautés, vous pouvez constater que n'importe qui peut en retirer quelque chose, mais qu'il est très difficile d'y ajouter quelque chose, seuls les membres les plus qualifiés peuvent le faire. Nous nous dirigeons vers ce modèle.
Qui pourra être « committer » (apte à soumettre du code) ? Comment le deviendra-t-on ?
Nous n'avons pas encore fixé exactement le modèle. Les concepteurs de Java sont des gens très talentueux, et seront les premiers committers. Ils accueilleront des gens en-dehors de Sun, au fur et à mesure. Généralement, cela se décide au fil du temps : il y a une liste de diffusion, et les compétences finissent par être reconnues. C'est un processus qui devrait prendre plusieurs années, comme pour tous les processus de ce type.
Cette annonce est-elle davantage destinée à la communauté des développeurs Java ou à la communauté Open Source ?
Les deux. Il s'agit d'une part d'assurer la plus grande compatibilité possible, ce qui est important pour les développeurs. Par ailleurs, nous voulons accroître le marché en rendant Java acceptable pour les développeurs de logiciels libres.
Qu'est-ce que cette annonce change concrètement ? La DLJ (Ditro License for Java), qui permet de redistribuer le JDK (Java Development Kit) avec les distributions Linux, n'était-elle pas suffisante ?
En apparence, je suis d'accord, beaucoup penseront que cela ne change pas grand chose. La DLJ, sur laquelle j'ai travaillé, permet en effet à Debian ou Fedora de proposer le JDK. Mais la GPL ouvre la porte en grand à la possibilité d'inclure directement le JDK, cela nous ouvre un nouveau marché immense. C'est bon pour les éditeurs Linux, pour les éditeurs d'applications, et pour les utilisateurs. Un plus gros marché signifie davantage de choix, de compétition et de valeur.
Qui sera impacté ?
Les développeurs, qui peuvent dès maintenant rejoindre la communauté OpenJDK. Pour ceux qui ne font qu'utiliser le JDK, les changements interviendront à terme, avec notamment une baisse des coûts.
Que devient le JCP (Java Community Process) dans ce schéma ?
Le JCP est un organisme de standardisation, chargé de définir ce que Java veut dire. Cela n'a rien à voir avec les différentes communautés, qu'il s'agisse de Glassfish, Harmony ou maintenant OpenJDK. Au contraire, toutes les trois vous diront que pour que la compatibilité soit préservée, il faut un organisme de standardisation.
La suite de tests de compatibilité TCK (Technology compatibility kit) est-elle concernée par le passage en Open Source ?
Pas initialement, non. Nous nous interrogeons sérieusement à ce sujet. Elle reste en tout cas gratuite pour les organismes à but non lucratif.
Cette multiplication des communautés Java n'est-elle pas préjudiciable ?
Non, il y a déjà de la place pour quatre implémentations de Java EE : JBoss, Jonas, Geronimo et Glassfish. Côté Java SE, Geir Magnusson [le leader du projet Harmony chez Apache] est un bon ami. Je m'entends bien aussi avec les gens de Classpath. J'attends beaucoup de notre collaboration. Je crois que la diversité développe et enrichit le marché.
Pourquoi avoir pris cette décision maintenant ?
C'est l'aboutissement d'un long processus. Je suis arrivé chez Sun en 2000, et les dirigeants parlaient déjà de passer Java en Open Source. Cela a donc pris 6 ans !
Quels obstacles a-t-il fallu abattre ?
Je ne parlerais pas d'obstacles, il s'agissait plutôt de prendre ses responsabilités. La décision que nous prenons sera irrévocable, or elle impacte 10 millions de développeurs. Ce n'est donc pas quelque chose qu'on fait à la légère...
Vous qui tiriez des revenus des licences Java dans les appareils mobiles, par exemple, vous risquez de voir cette source de revenus s'évanouir...
Tout le monde ne souhaite pas travailler en mode ouvert. Nous pensons que la plupart choisiront de continuer avec la licence commerciale classique. Il ne devrait pas y avoir de changement conséquent, plutôt une lente érosion.
Les éditeurs de produits Java ne sont donc pas tenus de se mettre à l'Open Source...
Pour les gens qui voudront que rien ne change, rien ne changera !
Après Java, avez-vous toujours l'intention de passer votre portefeuille logiciel en Open Source ?
Oh oui, il reste du travail. Nous avons déjà mis nos technologies d'annuaire et de gestion des identités en Open Source. Pour Java, ce sera achevé d'ici six mois. Puis il y aura les logiciels hérités de Storagetek, de Seebeyond... Il y a encore beaucoup à faire, je ne compte pas prendre ma retraite de si tôt !
Le blog de Simon Phipps : www.webmink.net/minkblog.htm