Mercredi dernier, lors du lancement de EmDash, Cloudflare a présenté son outil de création de sites comme « le successeur spirituel de WordPress ». Déjà, le fournisseur de solutions de sécurité affirme qu'EmDash est un bien plus sécurisé et évite les problèmes de cybersécurité liés aux plugins WordPress. Mais il soutient aussi qu’en 2026, la nature même des sites web sera radicalement différente de celle des sites pour lesquels WordPress a été conçu. « WordPress alimente plus de 40 % de l’Internet. Ce succès phénoménal a permis à n’importe qui de devenir éditeur et a créé une communauté mondiale de développeurs WordPress. Mais le projet open source WordPress fêtera ses 24 ans cette année », rappelle l’annonce de Cloudflare. « Pendant cette période, l’hébergement d’un site web a radicalement changé. À la naissance de WordPress, AWS EC2 n’existait pas. Au fil des années, cette tâche est passée de la location de serveurs privés virtuels au téléchargement d’un bundle JavaScript sur un réseau distribué à l’échelle mondiale, pratiquement sans aucun coût. Il est temps de mettre à niveau le CMS le plus populaire sur Internet pour profiter de cette évolution », estime Cloudflare.
Des licences plus flexibles
Dans sa déclaration, Cloudflare laisse également entendre que sa solution open source est potentiellement plus ouverte et plus flexible que l'approche de WordPress. « EmDash est entièrement open source, sous licence MIT, et disponible sur GitHub. Même si EmDash vise à être compatible avec les fonctionnalités de WordPress, aucun code WordPress n'a été utilisé pour créer ce CMS, si bien qu’il est possible de proposer le projet sous licence MIT, plus permissive. Pour cette raison, nous espérons que davantage de développeurs adapteront, étendront et participeront au développement d’EmDash », a expliqué l’entreprise. « EmDash s’engage à s’appuyer sur ce que WordPress a créé : une pile de publication open source que tout le monde peut installer et utiliser à moindre coût, tout en résolvant les problèmes fondamentaux que WordPress ne peut pas résoudre. »
Une autre approche du développement web
Dans une interview accordée à Computerworld, Matt Taylor, chef de produit senior chez Cloudflare, a déclaré que son équipe considérait que ce projet donnerait lieu à la prochaine vague de plateformes de développement web. « Pour la toute nouvelle génération de développeurs, WordPress est de l’histoire ancienne. Hors de question pour ceux qui se lancent aujourd’hui de choisir WordPress », a estimé M. Taylor. « Sans compter que les agents IA n’opteraient pas non plus pour les plateformes WordPress lors de la création de nouveaux sites », a-t-il ajouté. « Même en ajoutant Cloudflare en amont d’un site WordPress pour renforcer la sécurité, il faut pirater le système pour qu’il fonctionne avec l’Internet moderne », a-t-il affirmé. WordPress n’a pas été en mesure de fournir ses commentaires sur cette annonce avant la date limite.
Selon Melody Brue, analyste principale chez Moor Insights & Strategy, peu de développeurs n’ayant pas déjà d’expérience avec WordPress choisiraient cette plateforme pour créer des sites. Elle a aussi constaté que les agents IA n’optaient jamais pour WordPress à moins d’en avoir reçu l’instruction explicite. Compte tenu de l’omniprésence actuelle des agents IA autonomes, la capacité à mieux s’adapter aux systèmes agentiques pourrait s’avérer un avantage considérable. « Pour un nouvel arrivant, EmDash permet de contourner toutes ces hypothèses héritées des CMS traditionnels et de bénéficier d’un véritable principe du moindre privilège dès la conception, une expérience de premier ordre pour les agents. C’est du moins ce que Cloudflare essaye d’offrir », a souligné Mme Brue. « Ils intègrent les compétences des agents. »
Attiré les développeurs avec plus de sécurité
« Cependant, concernant les stratégies de développement web des entreprises, les choses se compliquent un peu », a reconnu Mme Brue. Étant donné l’investissement considérable qu’elles ont déjà consenti dans le code et les plugins WordPress ainsi que dans l’environnement de support, les entreprises utilisatrices actuelles de WordPress ne sont pas susceptibles de changer facilement. Mais les nombreuses polémiques juridiques de l’année dernière impliquant le CEO d’Automattic, Matt Mullenweg, et le procès avec WP Engine, ont rendu nerveux certains responsables IT, lorsqu’ils ont réalisé à quel point une seule personne exerçait un contrôle sur les plateformes WordPress. « Je peux comprendre ces inquiétudes, mais les querelles autour de WordPress semblent s'être apaisées ces derniers temps », a avancé Mme Brue. Thomas Randall, directeur de recherche chez Info-Tech Research Group, est d’accord avec Mme Brue sur le fait que les environnements d’entreprise ne sont pas près d’abandonner WordPress. « D’après ce que Cloudflare a montré jusqu’à présent, je ne dirai pas qu'EmDash est le successeur spirituel de WordPress. Le problème mis en avant par Cloudflare, à savoir les failles de sécurité dans les plugins WordPress, est bien réel. Mais le reste de l’annonce incite à un certain scepticisme », a estimé M. Randall. « Par exemple, les équipes IT d’entreprise disposant d’environnements WordPress complexes vont se heurter à des obstacles non négligeables lors de la migration. EmDash utilise Portable Text plutôt que le modèle de contenu HTML de WordPress, ce qui complique considérablement la migration automatisée. Les thèmes et plugins PHP existants ne sont pas directement transférables et nécessiteraient probablement un important travail de refonte. » Reste que cela ouvrirait tout de même la voie aux nouveaux venus qui n’ont pas encore investi dans l’environnement WordPress.
Selon Noah Kenney, consultant principal chez Digital 520, l’avenir s’annonce bien plus prometteur pour une approche de type EmDash que pour le WordPress traditionnel. « EmDash de Cloudflare ne vise pas tant à remplacer purement et simplement WordPress qu’à établir une nouvelle norme de sécurité, selon laquelle les plateformes CMS devraient disposer d’environnements d’exécution isolés, d’un accès avec le moins de privilèges possibles et de modèles d’autorisation vérifiables », a fait valoir M. Kenney. « Tout cela a des implications tant pour la gestion de contenu que pour la manière dont les entreprises évaluent plus largement le risque lié à l’extensibilité par des tiers. » Celui-ci fait toutefois remarquer que la viabilité est autant une question d’écosystème que technique. « Même si EmDash est supérieur d’un point de vue architectural, il part en réalité de zéro. Son adoption par les entreprises dépendra fortement des outils de migration, de l’adhésion des développeurs et de la capacité de Cloudflare à mettre en place un écosystème crédible de plugins et d’intégrations. » Par ailleurs, M. Kenney pense qu'EmDash « va très probablement influencer la prochaine phase de l’architecture CMS, en particulier dans les environnements dans lesquels la sécurité est importante et les environnements d’entreprise où le risque lié aux plugins est déjà un problème courant ».
Taillé pour les développeurs et les architectes
Sanchit Vir Gogia, analyste en chef chez Greyhound Research, a replacé l’initiative d’EmDash dans un contexte beaucoup plus large, y voyant potentiellement un signe de l’avenir à court terme des stratégies de sites web. « EmDash évolue à un tout autre niveau », a pointé M. Gogia. « Il se rapproche davantage des plateformes CMS composables et headless comme Contentful et Strapi, et encore plus des frameworks de développement comme Astro. Il fusionne des aspects auparavant distincts : la gestion de contenu, l’exécution et l’application des mesures de sécurité sont désormais regroupées au sein d’un environnement programmable unique », a-t-il expliqué. Selon lui, c'est là que réside le véritable point de friction. « Les acheteurs traditionnels de CMS ne sont pas nécessairement des développeurs avant tout. Ils privilégient la facilité d'utilisation, la richesse de l'écosystème et la rapidité d'exécution pour les équipes métier », a-t-il souligné. « EmDash est clairement optimisé pour les développeurs et les architectes. La concurrence ne se résume donc pas à une simple confrontation entre produits, mais à une confrontation entre modèles opérationnels. Et dans cette lutte, les acteurs historiques bénéficient de l'inertie, tandis qu'EmDash mise sur la pureté architecturale. L'histoire montre que ces deux éléments évoluent rarement au même rythme. »

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