Pour les entreprises, l’intégration de la blockchain aux appplications ERP permettrait de disposer d'un système d’enregistrement immuable pouvant être utilisé pour à peu près tout, qu'il s'agisse des documents associés aux transports et à la chaîne logistique, jusqu’à la maintenance des équipements et aux systèmes de règlement des litiges. « C'est tout à fait réel et cela nous intéresse beaucoup », expose Brigid McDermott, vice-présidente chargée de développer l’activité blockchain chez IBM, en expliquant que la technologie fournit un système de confiance pour l’enregistrement des échanges entre les entreprises. La valeur obtenue par son intégration avec les systèmes ERP ne réside pas dans l’enregistrement de nouvelles informations dans un grand livre distribué, mais dans le fait de pouvoir tirer des données existantes des SI et de pouvoir contrôler étroitement avec qui elles sont partagées.

Au niveau mondial, 80% des données des entreprises résident dans des silos, rappelle Brigid McDermott. Et si les propriétaires de ces informations espèrent en tirer avantage avec les outils d’analyse des big data, ils ne tiennent pas à les communiquer et à risquer ainsi de perdre un avantage compétitif, pointe-t-elle. La blockchain ne fait donc pas que résoudre les questions d’accès aux données et de partage, elle apporte des réponses aux problèmes de confiance. Les blockchains privées, ou autorisées, permettent de contrôler les informations et d’en accorder l’accès uniquement aux utilisateurs que l’on accepte, rappelle la responsable de l’activité chez IBM. « C’est la liberté de pouvoir faire ce qui convient le mieux à l’intérêt de son entreprise en étant capable de partager ce que l’on veut, quand on veut, d’une façon immuable, fiable et sécurisée », indique-t-elle.

Hyperledger et Ethereum, deux plateformes ouvertes

La technologie Blockchain permet de créer un grand livre électronique, partagé entre des utilisateurs privés ou publics, en enregistrant les transactions d’une façon non modifiable, chacune étant horodatée et liée à la précédente. On appelle bloc chaque enregistrement effectué dans ce fil qui permet à un groupe d’utilisateurs fermé ou ouvert de participer à ce grand livre électronique. Chaque bloc est lié à un participant donné. Une blockchain ne peut être mise à jour que par consensus entre ses participants et lorsqu’une nouvelle donnée est entrée, elle ne peut jamais être supprimée. Elle contient l’enregistrement exact et vérifiable de chaque transaction ayant été faite par son intermédiaire. Les principales plateformes utilisées actuellement pour développer des projets sont Hyperledger, suivie par un consortium open source formé par la Fondation Linux, et Ethereum, une plateforme lancée en 2013 par le développeur Vitalik Buterin (alors âgé de 17 ans). Cette dernière était au départ utilisée pour vérifier les paiements en ligne, mais ses capacités se sont étendues sous la houlette de l’organisation suisse Ethereum Foundation.

« D’autres plateformes émergent par ailleurs, mais elles ne disposent pas du même niveau de support pour les développeurs », complète Paul Brody, responsable de l’innovation autour de la blockchain au sein du cabinet EY. Il rappelle qu’Hyperledger et Ethereum sont deux plateformes ouvertes et que, même si des fournisseurs comme IBM et SAP, de même qu'EY, collaborent étroitement avec la gouvernance de leurs fondations elles ne sont pas contrôlées de façon majoritaire par l’un ou l’autre. En mai dernier, la Fondation Linux a annoncé qu’elle venait d’accepter, dans le cadre d’Hyperledger, le projet Composer destiné à modéliser l’exécution automatisée de contrats dans différents secteurs d’activité tels que l’assurance, le transport de marchandises ou la santé. Composer propose un langage de modélisation basé sur JavaScript, avec le support d’API Rest, qui va permettre aux développeurs comme aux non-développeurs, de modéliser leur réseau d’activité avec les différentes relations entre les entités et en indiquant des règles de validation des données. Par exemple, tous les réseaux blockchain partagent certains éléments (les actifs, les participants, les transactions et les registres). Avec les technologies de livres distribués existantes, il peut être difficile pour une entreprise de transformer un cas d’usage blockchain dans un code pouvant être exécuté.

Blockchains privées et publiques

Comme Internet lui-même, les capacités de blockchain évoluent continuellement avec l’ajout de nouvelles fonctionnalités et applications add-on. Puisque la technologie n’est pas régulée par un unique centre de contrôle comme cela se passe avec un système d’administration, il n’y a pas de point unique de défaillance. Dans une entreprise, théoriquement, il ne serait pas nécessaire qu’un administrateur surveille la sécurité d’une blockchain. Il y a plusieurs types d’utilisation pour ces plateformes. Les blockchains publiques permettent à tout utilisateur de voir et d’envoyer des transactions tant qu’il fait partie du processus de consensus. Dans les blockchains privées, seul un nombre pré-sélectionnés de nœuds est autorisé à utiliser le grand livre distribué. Pour les entreprises qui craignent de se trouver verrouillées par une plateforme ou un fournisseur unique, le fait que la technologie soit open source devrait favoriser l’adoption, souligne Paul Brody, du cabinet EY. « En outre, les plateformes open source bénéficiant d’une solide communauté de développeurs vont devenir matures plus rapidement et apporter des niveaux de sécurité supérieurs aux plateformes fermées. EY s’est donné comme priorité de se focaliser sur les plateformes open source ».

Les fournisseurs IT commencent à tester la technologie dans leurs produits, dans certains cas, en réponse à des demandes de clients sur son intégration dans les environnements d’entreprise. « C’est un sujet qui revient souvent actuellement », confirme Zulfikar Ramzan, CTO de RSA Security, filiale de l’entité Infrastructure Solutions de Dell EMC. « Je pense que c’est largement dû au fait que lorsqu’une nouvelle technologie apparaît, les gens veulent s’assurer d’être compatible avec ce qui se fait de mieux ». Les clients s’intéressent à blockchain pour les audits de connexions et leur vérification, ce qui est perçu comme une façon fiable de tracer ce qui se passe dans une organisation pour répondre aux contrôles réglementaires.

Walmart teste la blockchain pour des livraisons de produits frais

D’autres clients de RSA s’y intéressent pour l’authentification des utilisateurs afin de s’assurer que les utilisateurs accèdent aux bons enregistrements au bon moment. Lors de l’assemblée des actionnaires de Walmart, la semaine dernière, par exemple, IBM a fait la démonstration d’une blockchain Hyperledger intégrée avec le système de sécurité du groupe de grande distribution qui suit les livraisons de produits frais. Le système était paramétré pour suivre différentes livraisons de mangues. Le pilote blockchain pouvait suivre le parcours d’une mangue, l’endroit d’où elle venait, le service d’emballage qui s’en était occupé, le système frigorifique dans laquelle elle était conservée et le centre de distribution où elle avait transité. La plupart des données sur les livraisons de mangues venaient directement des systèmes ERP de Walmart, éliminant ainsi la nécessité de créer un enregistrement secondaire ou de re-créer des informations de livraison, a expliqué Brigid McDermott, responsable de l’activité blockchain chez IBM. En cas de problème sanitaire sur un produit, Walmart peut ainsi déterminer d’où viennent les fruits malsains.

L’importance de pouvoir suivre étroitement les produits a été démontrée en 2013 dans un problème lié à la présence d’une bactérie (E.coli) rencontré par Taylor Farms Retail Inc qui a dû rappeler des épinards de ses magasins dans 39 états outre-Atlantique. Le rappel a été déclenché après un test aléatoire effectué sur un sac d’épinards par le ministère de l’Agriculture. La société Taylor Farms n’ayant pas de méthode précise pour suivre chaque paquet, elle a dû rappeler toutes ses livraisons. Il y a à l’évidence une forte opportunité sur le marché en ce moment, confirme Brigid McDermott. « Nous savons que c’est quelque chose dont les gens ont besoin, 3 000 personnes meurent chaque an aux Etats-Unis d’affections liées à un problème alimentaire. » SAP a rejoint le consortium Hyperledger en qualité de membre premium, rappelle-t-elle en ajoutant que tous ceux qu’elle rencontrait cherchaient étudiaient de quelle façon ils allaient pouvoir utiliser aussi efficacement que possible des données via la blockchain. « Actuellement, nous parlons avec un groupe d’acteurs influents sur le marché sur la façon dont nous pourrions étendre cela rapidement », précise-t-elle.

Suivre la maintenance dans le secteur aéronautique

IFS, un autre éditeur d’ERP basé en Suède, a créé un PoC pour démontrer comment la blockchain pouvait être intégrée avec les systèmes d’information et utilisée dans l’industrie aéronautique et dans le secteur de l’énergie. Il compte parmi ses clients de nombreuses compagnies aériennes comme KLM Royal, Dutch Airlines, Emirates Airline, Southwest and South China Airlines. Selon Bas de Vos, le directeur d’IFS Labs, la R&D du groupe, le projet montre comment la blockchain peut être utilisée pour gérer les actifs, en incluant la traçabilité sur la chaîne logistique, le transport de pièces détachées et, même, pour vérifier le suivi de la maintenance en incluant tous les intervenants, depuis les pilotes jusqu’aux techniciens et aux fournisseurs de pièces détachées. Un avion comporte de 2 à 3 millions de composantes sur lesquels une traçabilité doit être assurée suivant les contraintes réglementaires en vigueur. Cela implique que chaque tâche doit être enregistrée lorsque la maintenance est effectuée.

Or, la chaîne de maintenance regroupe un ensemble d’entités très disparates, depuis la compagnie aérienne jusqu’aux entreprises de maintenance en passant par les fournisseurs de pièces et les instances réglementaires. Même lorsque les compagnies utilisent des systèmes intégrés, les communications ne sont pas toujours standardisées et peuvent être basées sur des documents papiers ou verbales, ce qui laissent persister de nombreux points de défaillance potentiel dans le suivi des opérations. Pour l’industrie aérienne, la blockchain permet un consensus entre les différentes parties prenantes, la provenance des données, l’immuabilité et la finalité, explique Bas de Vos. « Cela permettrait de créer une unique version de la vérité dans laquelle tous les systèmes IT sous-jacents seraient intégrés de façon simplifiée à travers la blockchain, avec une transcription de l’historique des assets dans celle-ci pour s’assurer que tous les systèmes, au lieu de parler l’un à l’autre, parlent à travers la blockchain », détaille-t-il. « Cela conduite à simplifier l’intégration entre les systèmes IT ».

Principales difficultés : la gestion de la sécurité et confidentialité

Cela dit, tous les défis soulevés par la création d’une chaîne logistique ainsi supervisée n’ont pas été relevés, reconnaît le responsable R&D d’IFS. Par exemple, le pourcentage des intervenants devant approuver une transaction varie. Et il n’y a pas de moyen de s’assurer que ceux qui se trouvent sur la blockchain peuvent être notifiés en temps réel de l’exécution d’un événement. Ces problèmes devront être pris en compte par les éditeurs de logiciels et cela ne se fera pas du jour au lendemain, prévient Bas de Vos. « Je pense que des applications plus simples pourraient être réalisées bientôt, mais pour quelque chose d’aussi complexe qu’une chaîne d’aviation complète, il faudra attendre un peu plus longtemps », estime-t-il.

De son côté, Paul Brody, du cabinet EY, pense que la sécurité et la gestion de la gestion des informations personnelles constitueront les principales difficultés rencontrées dans la mise en œuvre de la technologie blockchain pour les entreprises. Les blockchains d’origine étaient entièrement publiques (BitCoin et Ethereum) « et ce n’est pas l’idéal pour la majorité des transactions d’entreprise ». Il est primordial de disposer d’outils sophistiqués lorsque l’on doit partager des informations à grande échelle de façon sélective. « Alors que nous pensons que des entreprises pourraient utiliser des blockchains publiques pour leurs activités, les toutes premières mises en œuvre se feront avec des blockchains privées où il est plus facile de contrôler et de gérer la confidentialité et la sécurité », indique Paul Brody. Ce qui ne sera pas difficile en revanche, c’est d’intégrer la technologie avec les systèmes ERP. « Nous utilisons les outils auxquels nous avons déjà recouru pour XML, EDI et pour intégrer les outils analytiques », pointe le responsable de l’innovation blockchain chez EY. « C’est un problème bien connu et bien compris ».