En direct de Marseille - Et de trois. Après l’ouverture de son datacenter MRS1 à Marseille (racheté à SFR et remis en service après de sérieux travaux de modernisation), pour accueillir certains géants américains, Interxion accélère son programme d’investissement et renforce son hub marseillais avec l’ouverture prochaine d’un second centre de données (MRS2) et une extension (MRS3) déjà programmée dans un bâtiment proche sur le port de la ville. Le spécialiste des datacenters qui posséde aujourd’hui 50 centres de données en Europe dont 7 à Paris et bientôt 2, puis 3 à Marseille, compte transformer la ville de Jean-Claude Gaudin en un véritable aéroport numérique ouvert sur l’Afrique et le Moyen-Orient mais surtout l’Asie avec l’arrivée des géants chinois (Tencent et Ali Cloud/Express) sur le marché européen. 

Marseille est devenu un axe stratégique pour les communications Sud-Nord. (Crédit D.R.)

Comme nous l’a expliqué Fabrice Coquio, directeur général d’Interxion France, lors d’un point presse à Marseille mercredi, « nous n’avons jamais vu un tel décollage : nous avons connu 65%, 87% et 95% de croissance en trois ans à Marseille. Une fois tout installé dans le datacenter, ce sont habituellement les intégrateurs systèmes qui arrivent les premiers, puis les cloud providers et enfin les entreprises. Ici, à Marseille, tout le monde est arrivé en même temps ». Le dirigeant a assisté à un double phénomène : la révolution dans la capacité et la latence des câbles sous-marins arrivant à Marseille. « Nous sommes passés de la route du télégraphe de New York à l’Irlande puis Londres à la route du Sud ». A Marseille, les capacités sont passées de 80 térabits a 152 térabits et les 3 prochains câbles sous-marins vont ramener 160 térabits, ce qui fait plus de 300 térabits en 2019. Le câble Apollo South qui relie Manasquan, dans le New Jersey, à Lannion offre 8 térabits. Marseille est en passe de devenir le cinquième hub européen avec un axe stratégique Francfort/Marseille. Londres restant toujours la première place européenne. « Nous assistons à une véritable révolution démographique pour la distribution du contenu avec un énorme mouvement du Nord vers le Sud de l’Europe. De Londres Amsterdam vers Francfort Marseille », a indiqué le dirigeant d’Interxion. « La France est désormais le seul pays européen avec deux hubs d’envergure mondiale à Paris et Marseille ». Marseille est, par exemple, devenu un point de passage vers l’Afrique de l’Ouest pour Total vers Angola télécoms.

Interxion a engagé des travaux titanesques pour réaménager en datatcenter un ancien bâtiment Freyssinet . (crédit : S.L.)

Près de 180 M€ investis à Marseille 

Pour accompagner, voir même anticiper le mouvement, Interxion a commencé par ouvrir MRS1, un investissement de 48 millions d’euros et 62 000 m2, occupés à 95% par des acteurs américains. La seconde extension est en cours de finalisation avec l’ouverture d’une première tranche de 900 m2 le 1 juin. 4 300 m2 seront disponibles au final pour un investissement de 75 millions d’euros. Ancienne chaudronnerie navale, le bâtiment, construit en 1935 sur des plans de Freyssinet, est dit remarquable mais pas classé ce qui a permis de réaliser des travaux d’aménagements colossaux. Chaque salle fait 367 m2. Le bâtiment Freyssinet a littéralement été scalpé pour finir les aménagements. David Ribeiro, chef de chantier et futur responsable du site MRS2, nous a expliqué que 900 m2 allaient être mis en service début juin ce qui représente 50% des investissements prévus. Un an est encore nécessaire pour la mise en service total. Une trentaine de clients sont déjà prévus pour ce second site : des anciens et des nouveaux.

Des tests sont en cours pour les clients dans les salles déjà fonctionnelles sur le site MRS2 d'Interxion à Marseille. (Crédit S.L.)

Juste en face du datacenter MRS2, Interxion a réussi à louer pour une durée de 49 ans une ancienne base sous-marine allemande construite de 1943 à 1944 mais jamais mise en service pour cause de débarquement des forces alliées. Ici l’investissement prévu se monte à 130 millions d’euros pour une surface de 7 500 m2. Le bâtiment fait 232 mètres de long, avec une profondeur de 28 mètres pour les alvéoles qui devaient à l'origine accueillir des sous-marins. Interxion compte construire des salles informatiques sur deux niveaux et même installer 14 générateurs de 3 mégawatt et d’un poids de 7 tonnes sur le toit du bâtiment. Ce dernier est capable de supporter 10 tonnes au m2. De quoi anticiper les besoins des géants du web et de l’e-commerce chinois et américains dans les prochaines années. Marseille est désormais une étape stratégique sur la route de la soie. Avec 150 millions bientôt investis, l’effet de loupe est très important à Marseille. Il est possible de communiquer avec un effet plus positif que le nombre de tués. « La mairie de Marseille, le conseil général et le port de Marseille ont bien compris la nécessité de développer ces équipements. Ce sont de plus des investissements privés alors qu’il s’agit équipements vitaux pour le pays. Les infrastructures, ce sont des dossiers à 15 20 ans. Des acteurs américains se sont manifestés en octobre 2013, les groupes français n’ont pas compris les enjeux à Marseille ». 

C'est dans une ancienne base de sous-marins allemands à Marseille qu'Interxion compte installer un datacenter avec 7 500 m2 de salles informatiques. Un investissement de 150 milllions d'euros. (Crédit S.L.)

Faible impact pour l'emploi local

En termes d’emplois, l’impact reste toutefois léger. Les datacenters fonctionnent avec peu de personnel : des électriciens, des plombiers et des agents de sécurité. 28 personnes seulement travaillent à MRS1. Fabrice Coquio indique toutefois qu’il y a 4 emplois indirects chez les sous-traitants pour un emploi chez Interxion. Dans la sécurité principalement. « J’ai du mal à trouver des gens avec un anglais correct. Donc, je forme et je paie car nous travaillons avec des clients étrangers. Ça concerne aussi nos sous-traitant comme les agents de sécurité avec un anglais suffisant pour traiter les demandes des clients et appliquer les consignes de sécurité ». Certains clients indiens ou chinois n’ont pas l’habitude de travailler des avec acteurs européens, il est donc nécessaire de les accompagner car ils ne peuvent pas envoyer du personnel pour intervenir sur un serveur ou un baie de stockage.

On pourrait se demander pourquoi investir aussi massivement à Marseille ? La réponse est très simple : tout est une question de réseau. Les plaques doivent se connecter aux hubs de Londres et Paris. Avec une arrivée à Marseille plutôt qu’à Palerme ou Barcelone, on peut poser des câbles plus loin dans l’eau – c’est donc moins c’est cher – puis remonter par le Rhône et terminer avec 400 km terrestres pour arriver à Paris puis Londres. On assiste à un phénomène majeur avec la création de véritables aéroports numériques avec un axe Londres/Amsterdam et Francfort/Marseille. « Pendant 15 ans, Paris a concentré 77% des investissements dans les ressources informatiques. Madrid et Londres idem, même Francfort concentre 60% du PIB informatique » a souligné Fabrice Coquio. L’analogie avec les aéroports n’est pas à anodine, les grandes villes aéroportuaires sont aussi des hub informatiques.

Un aéroport numérique pour Marseille

Le gateway de Stockholm irrigue par exemple la région mais également la Russie car les entreprises américaines rechignent à l’idée d’investir sur le territoire de Poutine. Vienne est devenu le gateway pour l’Europe Centrale et de l’Ouest et même la Russie. Marseille est en passe de réussir la même chose pour l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie. Interxion n’est pas toute seule à Marseille (Jaguar Network, APS et TDF sont aussi présents) mais la société occupe aujourd’hui une position stratégique. Beaucoup d’acteurs de la région (startups et mêmes services publics) attendaient leur aéroport numérique. Et Interxion ne compte pas s’arrêter en si bon chemin en France. Fabrice Coquio compte bien passer devant l’Allemagne et devenir le premier pays en Europe. L’ouverture prochaine de son campus (un groupe de datacenters) dans le Nord de Paris devrait apporter le coup de boost nécessaire. Précisons pour finir que la société a réalisé un chiffre d'affaires de 520 millions d’euro en 2017, avec un bénéfice de 73 millions. Et, sa valorisation boursière atteint aujourd'hui les 4,7 milliards d'euros alors qu'elle n'a jamais versé de dividendes à ses actionnaires. Les investissements sont en effet considérés comme prioritaires.