Bienvenue dans la « maison de la radio » s'exclame Jarkko Pyykkönen, directeur du centre technologique de Nokia inauguré en septembre dernier à Oulu. La ville située à 500 km de Helsinki héberge un site de 55 000 m², accueillant 3 000 personnes. Le lieu n’a pas été choisi par hasard, car Oulu a un lien historique avec Nokia depuis les années 70 pour la recherche et le développement dans la téléphonie mobile. En 2022, la décision est prise de construire un lieu réunissant la recherche et développement, les tests, la production et la certification des infrastructures mobiles (antennes actives, station de base, routeurs, …). Il a été officiellement inauguré en septembre 2025.
« Nous sommes concentrés sur l’ensemble de la chaîne de la valeur de la 5G, de la 6G et aussi de l’IA pour la partie civile et militaire », assure le dirigeant. Sur ce dernier point, il reste discret mais le groupe a créé une division spécifique dédiée à la défense et à l'espace en participant notamment à l'initiative Diana (Defence Innovation Accelerator for the North Atlantic) de l'Otan sur des thématiques comme la 5G tactique, les réseaux privés et les infrastructures critiques. Des activités sensibles, qui rendent le site d'Oulu particulièrement surveillés et où les visites des locaux sont très encadrées.

Jarkko Pyykkönen, directeur du centre technologique de Nokia à Oulu en Finlande, souligne l'intérêt de regrouper plusieurs compétences autour des infrastructures mobiles. (Crédit JC)
Une production robotisée avec une pointe d’IA
La visite commence par une ligne de production qui s’étale sur 16 000 m² et emploie 400 personnes. « Actuellement, la chaîne de production est focalisée surtout sur la 5G et la 5G Advanced, mais des prototypes 6G sont déjà en cours, ainsi que des produits liés à l’Open RAN, à la fois en prototypage et en production de masse », explique Mikko Nissi, directeur de la partie usine du campus d’Oulu. Il ajoute que les équipements sont principalement dédiés au marché européen. Le dirigeant vante les mérites de travailler au plus près des équipes de R&D et de tests, « l’usine travaille très tôt avec la R&D, car elle introduit fréquemment de nouveaux produits, avec des changements de matériels, des formes, ce qui impose de concevoir d’autres processus de fabrication et de test ». Interrogé sur l’impact de la pénurie de composants, Jarkko Pyykkönen se veut rassurant, « depuis le Covid, nous avons appris les bonnes pratiques sur la gestion de l’offre et la demande en fonction des besoins de nos clients. Je pense que nous sommes plutôt bien préparés sur ce sujet ».

L'usine de production de Nokia est très robotisée en s'appuyant sur un jumeau numérique. (Crédit Nokia)
Pour répondre à cette agilité et cette flexibilité, l’usine repose sur trois piliers : robotique et automatisation, connectivité et jumeau numérique dopé à l’IA. Sur le premier point, Mikko Nissi rappelle que « les robots servent à prendre en charge les tâches répétitives ou difficiles, pour assister les opérateurs plutôt que les remplacer ». Pour les connecter, Nokia parie sur un réseau 5G privée maison capable de s’adapter aux changements fréquents de capacités de production. Enfin sur le jumeau numérique, le directeur souligne qu’il a été développé en interne et « agrège les données de tous les équipements, applications, processus et saisies humaines dans une seule plateforme opérationnelle ». Aujourd’hui, « plus de 160 applications basées sur ce jumeau sont utilisées au quotidien », poursuit-il. Des fonctionnalités d’IA sont déjà intégrées pour l’analyse des données ou la maintenance prédictive, mais « dans le futur, nous devrions collaborer avec Nvidia autour du jumeau numérique », glisse Mikko Nissi. Une référence à l’investissement de 1 Md$ de Nvidia dans Nokia annoncé en octobre 2025.
Des stress tests variés
Le volet test est important pour garantir que les équipements délivrent les meilleures performances y compris dans des situations extrêmes. « Nous appliquons les standards en matière de test, mais il faut aller au-delà pour prendre en compte les demandes des clients », assure Jarkko Pyykkönen. Dans ce cadre, le site d’Oulu dispose à la fois de plusieurs bancs de test. Les stations de base sont ainsi soumises à différents traitements comme l’humidité pour évaluer la résistance à la corrosion (eau de mer par exemple), le froid (Oulu est un cadre idéal avec des températures polaires en hiver) ou la chaleur, les vibrations (des tests reproduisent les secousses sismiques).

Plusieurs bancs de test existent pour éprouver les stations de base aux températures extrêmes ou aux secousses sismiques. (Crédit Nokia)
Pour aller plus loin, le campus d’Oulu s’est également doté d’un laboratoire d’analyse des pannes pour « d’identifier le maillon faible et d’améliorer la fiabilité des produits » explique Jussi Jääskeläinen, responsable du laboratoire. Concrètement, « quand un produit casse ou se comporte étrangement, l’équipe démonte l’unité, discute avec les concepteurs pour cibler la zone suspecte, puis utilise différentes techniques » pour corriger le produit, souligne-t-il. Les chercheurs se servent alors de rayons X ou d’imagerie en 3D pour avoir un premier éclairage, mais ils peuvent aussi aller plus loin en s’appuyant sur un microscope électronique à balayage, rapporte le responsable. Interrogé sur l’usage de l’IA dans le domaine de la recherche de pannes, il est prudent en soulignant l’existence de « quelques fonctions d’analyse d’image basées sur l’IA, mais pour l’instant l’IA ne remplace pas l’expertise humaine pour diagnostiquer les problèmes ».
Passage à l’échelle et homologation
En sus des stress tests, Nokia dispose aussi de laboratoires pour évaluer la partie logicielle des équipements réseaux. Sur 4 000 m², Nokia reproduit dans des armoires le réseau mobile des clients et réalisent des examens de charge et de performance. Plusieurs éléments sont regardés : « Combien d'utilisateurs peuvent être connectés simultanément dans une cellule, un secteur, une unité de bande de base spécifique, voire dans l'ensemble du réseau », précise Arto Hyrkäs, directeur du laboratoire de vérification. Il y a aussi, « le nombre d'événements par seconde, le débit, les délais, la charge du processeur et la consommation de mémoire ». De plus, les tests fournissent différents modèles de trafic allant de modéré jusqu’à la surcharge, « nous sommes capables de générer 6 millions de requêtes en simultané ». Aujourd’hui, les tests sont principalement focalisés sur la 5G et ses évolutions comme la 5G Advanced, mais Arto Hyrkäs pense déjà à la 6G, « les tests de validation du PoC sur la 6G vont débuter cette année ». Une première expérimentation a été menée à Oulu en octobre dernier sur la bande de fréquence 7 GHz, mais la partie évaluation des équipements comprend certains défis , « comment tester leur capacité à exploiter les bandes de fréquences de la 6G et comment celles-ci fonctionnent dans la conception des eNodeB [NDLR : station de base 4G pouvant accueillir d’autres technologies comme la 5G] », questionne le dirigeant.

Marko Irkonen, directeur du laboratoire de vérification des radiofréquences, présente la chambre anéchoïque de Nokia pour homologuer les performances radios des équipements. (Crédit JC)
Pour conclure sur la partie test, le site d’Oulu dispose d’une chambre anéchoïque de 10 mètres de profondeur pour mesurer les performances des antennes. Rappelons que ce type d’endroit est équipé de parois garnies de matériaux absorbants évitant la réflexion des ondes électromagnétiques. Il élimine ainsi toute perturbation extérieure pouvant gêner les mesures et maîtrise en intérieur une large bande de fréquences. En l’espèce, la chambre est capable de gérer un spectre allant de 9 KHz à 220 GHz. Elle sert « pour l’homologation des équipements aux normes d’émissions des différents marchés : Europe, Asie, Amérique, Amérique latine, et tous les marchés, y compris pour les produits de défense », explique Marko Irkonen, directeur du laboratoire de vérification des radiofréquences. « Les opérateurs veulent s’assurer que les équipements achetés fonctionnent sur les bandes de fréquence acquises et réduire au minimum les risques d’interférences », ajoute-t-il. Une fois passé l’ensemble de ses tests et analyses, Nokia peut livrer les équipements réseaux « conformes et fiables » aux clients, assure Jarkko Pyykkönen

Commentaire