Après le cloud, un autre tournant majeur se prépare dans le paysage technologique qui pourrait considérablement modifier la façon dont les données sont créées et traitées. Ce virage de l'informatique, c'est celui de l'edge computing, tiré par l'évolution de l'Internet des objets. A mesure que la plupart des industries poussent les objets , jusqu'alors stupides, à se connecter au réseau des réseaux, la manière dont ces objets communiquent entre eux est en effet en train d'évoluer. Pour certains utilisateurs, la faible latence est véritablement cruciale - pensez aux voitures connectées qui doivent décider d'éviter des obstacles sur la route - et une telle informatique aura ainsi besoin d'être le plus possible en bord de réseau, au plus près de cette nouvelle génération d'objets.

Un terminal de bord de réseau, peu importe sa nature, pourrait fournir un point d'entrée à un réseau comme par exemple des routeurs, WAN ou commutateurs. Avec comme capacité d'agir comme des datacenters miniatures capables de communiquer entre eux et, typiquement, d'être par exemple utilisés pour communiquer des données urgentes. Les exemples d'applications sont nombreux (automobile, fabrication, gestion de flottes, urgences...) où il n'est simplement pas très prudent de les transmettre vers un datacenter centralisé. Et de tourner plutôt vers une informatique décentralisée - également dénommée « fog computing » - au niveau de l'objet, nécessitant davantage de capacités en traitement de données plutôt que de pinger des requêtes complexes vers des centres de données pouvant se situer à des centaines de km de là ou plus.

De la lumière dans le brouillard

En novembre 2015, une coalition active de vendeurs et d'institutions académiques dans le secteur de l'IoT ont uni leurs forces pour créer le consortium OpenFog, avec pour membres fondateurs les poids-lourds de la tech Cisco, Dell, Intel, Microsoft et l'université de Princeton. Leur but : « accélérer le développement des fog technologies au travers du développement d'une architecture ouverte, de technologies clés incluant les capacités d'informatique, réseau et stockage distribuées, autant que le leadership nécessaire pour réaliser le plein potentiel de l'IoT ». Le cabinet 451 Research estime que le marché du fog computing devrait dépasser 18 milliards de dollars à horizon 2022, tiré en particulier par les marchés des services, du transport, de la santé et de l'industrie. un groupe de travail créé par l'IEE Standards Association est actuellement en train de travailler avec OpenFog pour découper des standards plus pertinents et avancés relatifs à l'IoT, à la 5G et à l'apprentissage machine.

Le fabricant de semiconducteurs Rambus a récemment publié un bref billet de blog retraçant l'explosion des données d'un secteur télécoms pris dans la transition entre la 4G et la 5G, et la façon dont elles débordent sur le réseau. Le bond entre la connectivité 4G et 5G va jouer un rôle capital dans l'edge computing et permettre l'essor de technologies comme les microcells aux taux de latence très faibles par exemple. La 5G va aussi créer des opportunités pour construire des nouveaux réseaux - pas seulement publics pour un usage familier comme aujourd'hui - mais aussi privés au sein d'une seule organisation. Toutes cela poussera en avant des technologies grand public plus efficientes.

L'ère industrielle de l'edge computing

AT&T, qui investit massivement dans l'edge computing, le décrit comme « un cloud qui vient à vous ». Et l'opérateur de préciser : « Le calcul qui se fait dans le cloud de façon transparente, c'est comme avoir un superordinateur qui vous suit partout où que vous alleiz ». Un exemple d'utilisation du edge computing d'A&TT concerne l'expérience cloud de réalité virtuelle sur téléphone, en étant capable d'envoyer et de recevoir des commandes depuis plusieurs milliers d'endroits proches de l'utilisateur pour lui procurer une expérience sans coutures, comme si elle était propulsée par un lointain datacenter. De cette façon, les télécoms vont même devenir les parties prenantes les plus puissantes des technologies réseau et cloud parce qu'ils vont faire tourner la plupart des couches d'infrastructures requises pour l'edge et le fog computing.

Un autre exemple saillant mis en avant par le responsable IoT d'Intel, Kumar Balasubramanian, concerne le cas où une voiture connectée détecte qu'un conducteur va subir une attaque cardiaque. Ce type de données nécessite dès lors une attention immédiate et ne peut pas attendre d'aller dans le cloud pour être analysées. « Les données ont une date d'expiration, vous ne pouvez pas vous permettre de dévaluer les données avant d'effectuer des analyses », a prévenu de son côté dans un billet de blog Oliver Schabenberger, le directeur technique de SAS.

General Electric, qui est intensément investi dans la maintenance prédictive et les applications industrielles taillées pour l'Internet, a expliqué que l'edge computing prend forme maintenant pour de nombreuses raisons. Incluant - sans se limiter - à la baisse des coûts des calculs, des capteurs moins chers, aux terminaux plus puissants à plus petite empreinte énergétique tel que des passerelles et des hubs de capteurs. Mais aussi à l'énorme masse de données et aux améliorations en termes d'apprentissage machine et d'analytique. Imaginez que pour un seul véhicule d'une flotte autonome, Intel estime à 40 To le volume des données générées pour 8 heures sur la route. Pour General Electric, envoyer toutes ces données loin dans le cloud s'avérerait « peu sûr, pas nécessaire et peu pratique » et, ce, car la plus grande valeur de ces données est à court terme et nécessite une latence extrêmement faible pour une prise de décision rapide. La différence pourrait littéralement se jouer entre la vie ou la mort...

Le dilemme de la sécurité

L'IoT et la sécurité ont souvent fait deux. Certains fabricants de capteurs ont largement contribué à cette perception en lançant sur le marché des produits loin d'être « security by design ». Maintenant c'est moins le cas, et la façon dont les systèmes edge computing sont développés, laissent penser qu'ils sont aujourd'hui en mesure de fournir une meilleure visibilité de trafic aux organisations.

« Les implications sécuritaires de l'informatique de pointe doivent être prises en compte dans les plans d'une organisation pour l'utiliser », fait savoir Keiron Shepherd, ingénieur système senior chez F5 Networks. « Ce que certains ne réalisent peut-être pas, c'est que l'edge computing a le potentiel de simplifier la gestion de la sécurité, car l'organisation a une idée claire de l'origine des données et de leur destination. « Si tout est envoyé à un centre de données central ou à un système cloud, les volumes élevés de trafic peuvent être difficiles à surveiller pour une entreprise qui ne dispose pas de ressources suffisantes pour le faire. Les cybercriminels peuvent en profiter pour intercepter des données inaperçues », explique-t-il. « Les entreprises doivent disposer d'une solide gestion des correctifs qui puisse être répliquée rapidement et déployée sur les différents capteurs collectant et envoyant les données. Il y a une idée fausse selon laquelle les pirates informatiques ne vont pas chercher ces capteurs spécifiques, mais les pirates peuvent utiliser des trous qui n'ont pas été corrigés pour entrer dans le réseau d'une organisation sous le radar et peuvent souvent utiliser la même faille pour accéder aux données sur des centaines, des milliers voire des millions d'autres. »

Il y a donc aussi des avantages potentiels à conserver les données personnelles au plus près des terminaux plutôt que de les envoyer dans le cloud.

Microsoft, Dell EMC, HPE et IBM à l'heure de l'edge computing

Toute cette puissance en bord de réseau pourrait rendre les usages métiers IoT meilleurs. Microsoft estime parmi d'autres choses, que l'edge computing permettrait l'interopérabilité entre les nouveaux terminaux, et les plus anciens, d'améliorer les opérations avec de la connectivité intermittente, des temps de réponses plus rapides ainsi qu'une meilleure sécurité et conformité. Pour se préparer à toute ce changement, les vendeurs commencent à positionner leurs solutions avec des options « de bout en bout » doté de tout le package nécessaire pour l'edge computing. C'est par exemple le cas pour Dell EMC qui a frappé un grand coup dans ce domaine en annonçant octobre dernier la création d'une division IoT au budget pharaonique d'1 milliard de dollars sur 3 ans.

L'ancien rival de Dell EMC, HPE, est aussi d'accord avec le fait que l'edge computing et l'IoT sera important pour son futur, comme avait pu l'indiquer en octobre son CEO - actuellement sur le départ - Meg Whitman, lors d'une rencontre avec les analystes. De son côté, IBM a également souligné que l'edge computing tirera aussi la création de nouveaux réseaux mesh qui pourront être utilisés dans le développement de réseaux neuronaux et l'apprentissage machine. Et big blue de décrire l'edge comme « la nouvelle frontière » pour le cloud et aussi « une nouvelle voie pour le calcul avec des écosystèmes inédits, une stratégie de pensée rafraîchie tout comme d'autres leviers business ». Ce n'est aussi pas un hasard si Nvidia a récemment levé le voile sur ses projets pour sa plateforme Jetson TX2, conçue pour fournir de l'AI puissante aux objets connectés en bord de réseau, incluant aussi bien les robots, que les drones ou encore les caméras de sécurité.