LMI : D'où vous est venue l'idée de KaiOS ?

Sébastien Codeville : Je travaillais pour une société qui s'appelle TCL Communications. J'étais aux Etats-Unis et je m'occupais du développement de l'activité là-bas. Quand j'ai démarré dans cette entreprise, en 2010, j'ai vu la transition de la 2G vers la 3G. Les opérateurs ont transféré tous leurs terminaux vers la 3G. Puis en 2015, on commençait à sentir la même chose arriver pour la 4G. Sauf qu'il y a là davantage besoin de bande passante et d'optimisation des fréquences. Nous nous sommes donc placés sur les migrations LTE. Au début, nous pensions utiliser Android pour créer des téléphones plus bas de gamme que le smartphone. Et nous avons aussi regardé Mozilla Firefox, qui est un OS très différent d'Android. Au lieu d'avoir des applications développées en natif, ce sont des web apps. En regardant la technologie, les capacités de mémoire, etc. on s'est dit que c'était une meilleure base pour démarrer.

Ce projet s'est lancé chez TCL en 2015. Mais à la fin de cette année-là, Mozilla a arrêté de développer Firefox OS suite à une réorganisation pour se focaliser sur le navigateur. Pour nous, ce choix technologique était le bon et comme le projet était open source nous avons pu continuer à redélivrer tout ce qu'on développait toujours en open source. Début 2016, on s'est dit qu'un OS qui est chez un fabricant, ça ne peut pas marcher. Il faut qu'il soit indépendant. C'est que j'ai proposé à mon management, qui m'a donné le feu vert et un financement pour démarrer. Et nous avons ainsi lancé KaiOS Technologies. Nous avons embauché des ingénieurs avec une expérience Firefox, chez des opérateurs mobiles ou chez les fabricants de téléphone. Nous avons démarré à 35 personnes mi-2016. Aujourd'hui, nous sommes 225.

Nos trois actionnaires sont TCL, qui est toujours présent, Reliance Retail, un groupe indien [qui a investi 7 millions de dollars en mars dernier dans l'OS, Ndlr], et Google, qui vient de nous rejoindre. Tous les trois sont à peu près au même niveau.

Parlez-nous de l'OS ?

Nous avons maintenu la base Firefox, que nous avons fait évoluer. C'est un moteur de rendu qui permet de faire tourner une application HTML5, Javascript sur le logiciel. Donc les développeurs qui travaillent sur notre plateforme, développent comme s'ils le faisaient sur le web, dans un format réduit et selon certaines règles. Comme il faut utiliser des touches, il faut faire de la navigation avec des flèches de direction.

Nous travaillons avec de grands fournisseurs d'applications comme Twitter ou Facebook, et Google bien sûr. Par exemple, Twitter est parti de son site mobile pour faire l'application KaiOS. L'adaptation a été très rapide, et nous avons vite pu avoir une application qui tournait bien sur la plateforme.

Même les plus grands réseaux sociaux ont développé une version de leur interface adaptée aux petits écrans et à la navigation avec des touches des feature phones sous KaiOS. (Crédit : KaiOS)

Nous avons étendu le noyau Firefox parce qu'il manquait beaucoup de fonctionnalités pour le téléphone. Nous avons ajouté un AppStore et développé un back-end pour toutes les mises à jour et les pushes. Par exemple, ce sont nos serveurs qui gèrent tous les envois de notifications en se connectant à ceux de Facebook, Twitter, etc. Idem pour la gestion des comptes, de la localisation, etc.

Comment réussissez-vous à proposer autant de fonctionnalités à un prix serré ?

Nous avons beaucoup travaillé avec les fournisseurs de plateforme Qualcomm et Spreadtrump, qui ont adapté leurs softwares à KaiOS et aux besoins de l'opérateur. Il y a aussi une grosse différence de prix dans la construction d'un feature phone et d'un smartphone d'entrée de gamme. L'écran du smartphone est plus grand, avec une meilleure résolution et plus de mémoire aussi. Le touch panel coûte aussi assez cher ainsi que les batteries. Avec un téléphone KaiOS ou un autre feature phone, vous pouvez rester cinq jours sans le recharger. Jusqu'à 25 jours si vous n'utilisez pas trop internet. C'est très important dans les pays émergents parce que l'utilisateur n'a pas toujours accès à une prise. Et puis il faut que le feature phone soit plus résistant à la poussière, à l'humidité, aux chutes.

Et le téléphone peut être utilisé comme terminal de paiement. Donc avec une carte ou un téléphone NFC, vous pouvez payer sur le compte de la personne. Pour les vendeurs de rue ou les conducteurs de rickshaw en Inde c'est très utile.

Vous proposez d'autres produits ?

Nous avons commencé avec le feature phone. Et avec la même base, on travaille sur des montres connectées et sur d'autres produits utilisant la technologie web. Et on compte aussi se lancer sur la partie IoT. C'est une technologie un peu différente sur laquelle on commence à travailler.

Nous gardons tout le temps deux axes pour développer nos produits : le premier c'est d'avoir la meilleure expérience possible en restant raisonnable sur la mémoire et les coûts ; et le deuxième c'est de toujours travailler avec les opérateurs. On ne fait pas, par exemple, du software pour des objets Bluetooth. Donc l'IoT et les montres connectées, cela va aussi s'orienter vers les opérateurs.

Google vient d'investir dans votre entreprise. Est-ce que cela ne présagerait pas un rachat ?

Non, je ne pense pas. Google reste minoritaire et nous avons d'autres investisseurs qui sont très solides aussi. L'investissement de Google c'est surtout avoir accès à nos clients qui sont différents des utilisateurs de smartphones. Google c'est une société de services et de produits qu'elle déploie sur différents OS. Nous sommes un des OS sur lesquels ils sont présents. C'est vraiment une stratégie de distribution et d'accès à une clientèle différente de la leur.

Il n'y a pas un risque de concurrencer Android, sachant que Google a lancé une version allégée Oreo Go en décembre dernier ?

Je ne pense pas que notre stratégie soit en conflit avec Android. Nous essayons de répondre aux besoins de clients qui ne peuvent pas acheter un mobile Android. Même si c'est vrai qu'Android essaie d'être de moins en moins cher, à cause de la structure du téléphone lui-même, aujourd'hui ils ne peuvent pas aller plus bas. Nous on adresse vraiment ce secteur et nous essayons d'aller toujours plus bas. Alors qu'Android aurait plus tendance de viser plus haut dans l'expérience utilisateur pour concurrencer l'iOS. Nous sommes complémentaires finalement. KaiOS peut être une étape vers Android. C'est-à-dire qu'un utilisateur qui n'a pas de téléphone va commencer par acheter un téléphone 2G sur lequel il n'y a pas de services. Ensuite il va passer à un téléphone KaiOS 4G sur lequel il y a des services. Puis il évoluera naturellement vers Android.

Comment allez-vous utiliser les 22 millions de dollars ?

Avec l'investissement de Google nous voulons nous étendre. Aujourd'hui, il y a des produits KaiOS dans une vingtaine de pays, mais on veut être présents dans une centaine de pays, en particulier dans toute l'Asie et en Afrique. D'ici la fin de l'année, nous devrions être entre 60 et 80 pays. Donc d'ici le milieu de l'année prochaine l'objectif devrait être atteint. Une autre partie de l'investissement va servir à mieux travailler sur les services qui adressent les utilisateurs finaux, en particulier dans les marchés émergents.

(Crédit : KaiOS)

Justement, pourquoi avoir commencé à viser le marché asiatique ?

On vise les marchés émergents en priorité. Donc j'ai une grosse partie de mes équipes qui se trouve en Chine. C'est le pays où nous avons tous nos fabricants. C'était le meilleur endroit pour démarrer.

Aussi, si on regarde le marché du feature phone, IDC parle de 500 à 600 millions d'unités vendues chaque année [450 millions en 2017 d'après Counterpoint Research, Ndlr]. Et si on regarde où ils sont distribués, environ la moitié est vendue en Asie, et un tiers en Inde. C'est donc un marché très important. Aujourd'hui nous sommes déjà très présents sur ce marché et en Chine, et nous commençons à proposer des produits au Sri Lanka, Bengladesh, Népal et Vietnam.

Des projets sur le continent africain ?

Il y a aussi un quart des feature phones qui sont distribués en Afrique. Et beaucoup de pays ont un taux d'équipement en mobiles est en dessous de 30%, et donc il y a encore un bon potentiel sur ce continent et pour nous c'est vraiment clef d'être là-bas.

Par contre, on ne s'y installera pas de la même manière qu'en Inde. Parce que chaque pays est différent, la culture, les langues et l'utilisation sont différentes. Et ce qu'on essaie de faire aujourd'hui c'est de s'adapter et devenir local en trouvant des partenaires locaux pour développer les bonnes applications. Et en France aussi, je pense qu'il y a beaucoup de sociétés qui sont aussi tournées vers l'Afrique et on peut aussi trouver de très bons partenaires ici pour se développer là-bas.

Comment allez-vous intégrer ces marchés ?

Nous avons déjà commencé à embaucher une première personne au Nigeria. On a également participé à des événements et salons en Afrique du Sud, au Kenya, au Maroc. Il y a quatre ou cinq zones en Afrique où on doit être présents mais on souhaite vraiment trouver des développeurs d'applications locales. Il y a cinq langues principales en Afrique que nous supportons déjà dans le software. Mais ce qu'on voudrait c'est aller un étage en dessous, c'est-à-dire avoir 30 ou 40 langues supplémentaires pour atteindre encore plus de monde et être plus accessibles. Nos clients potentiels n'ont pas forcément la connaissance des cinq langues, donc il faut que nous allions plus loin.

Ensuite, on doit trouver des partenaires. Par exemple, en Ethiopie, on a des partenaires locaux qui développent des applications de news, de services disponibles sur la plateforme. Donc, par rapport à Android, où il y a des millions et des millions d'applications disponibles, le développeur qui est présent sur notre AppStore n'est pas en concurrence avec des millions d'autres concurrents. Il est donc tout de suite très visible, et surtout s'il est local. Parce qu'on va faire remonter les développeurs qui ont du contenu intéressant dans chaque pays.

KaiOS propose un portail pour les développeurs où ils trouvent l'ensemble des API, des cahiers des charges et des formations d'aide au développement et à la publication sur l'OS. (Crédit : KaiOS)

On travaille aussi avec des incubateurs locaux pour mettre en place un écosystème avec des publicitaires, des fournisseurs de contenus et des développeurs locaux pour que les entrepreneurs puissent monétiser leur application, développer un service, etc. Donc nous avons commencé à en parler dans plusieurs conférences. On propose également un portail pour les développeurs où ils trouvent l'ensemble des API, des formations d'aide au développement et à la publication sur KaiOS. Concernant le modèle économique, la publicité ou la souscription sont possibles. Nous avons des interfaces pour prendre les deux en charge.

Un hackaton est également en préparation pour trouver les meilleures applications. On hésite encore entre le Kenya et le Nigeria pour organiser cette compétition. Les deux pays ont tous deux un écosystème de développeurs très fertile. Mais l'événement devrait se dérouler au deuxième semestre 2018.

Qu'en est-il de l'Amérique du sud ?

Je suis allé au Brésil il y a quelques semaines pour rencontrer les opérateurs. C'est un marché assez différent par rapport aux autres pays d'Amérique du Sud. Les pays hispaniques sont un marché plus facile pour nous car il y a deux groupes, Telefónica et América Móvil qui contrôlent la plupart des opérateurs, donc c'est relativement plus simple. Il y a beaucoup de feature phones aussi. Mais le Brésil c'est plus compliqué car l'équipement en smartphones est très élevé. Très peu d'iPhone mais une dominance complète d'Android. Les feature phones ne doivent représenter que 15% du marché. Nous avons des opportunités en Amérique du Sud, mais c'est une étape secondaire pour le moment. Nous voulons d'abord nous concentrer sur l'Asie et l'Afrique.

Vous êtes sur le point de vous installer à Paris, que comptez-vous développer ici ?

La création de la filiale française est en cours. Nous avons pris des bureaux dans l’espace Spaces Bonne Nouvelle. Nous déposerons les statuts début septembre et la création de l’entité sera effective vers le 15 septembre. Sur Paris, il y aura deux axes d’activité. On va développer une branche plutôt business et support des opérateurs. Et un deuxième axe R&D avec des technologies autour de blockchain et des moteurs qui servent à faire de la publicité. Dans le premier cas, l'idée c'est de créer une chaîne de valeur entre les différents acteurs. L'un des challenges sur un store comme le nôtre, c'est qu'il faut donner un moyen de monétiser les applications des développeurs. Mais en allant au Nigeria par exemple, on a découvert que les développeurs n'ont pas forcément un compte bancaire. Donc il faut pouvoir lui payer les revenus de la publicité d'une façon ou d'une autre. Il y a aussi des transactions qui se font entre clients, développeurs et publicitaires qui sont dans des pays différents. La technologie blockchain permet de gérer un contrat entre ces gens-là, d'automatiser les paiements, etc. sans forcément avoir un compte bancaire. Nous n'avons pas pour le moment de solution aboutie, mais on voit qu'il y a quelque chose à faire avec ça.

On étudie aussi la possibilité de sponsoriser des données avec l'opérateur. Par exemple, si vous utilisez telle application, on vous donne 50 Mo de données gratuits par mois. Et tous cela pourrait se gérer au travers de la blockchain, plutôt que d'avoir des transactions financières dans tous les sens. Et ça coûterait moins cher à l'utilisateur aussi.

Mais les blockchains peuvent consommer beaucoup d'énergie aussi, et donc être difficilement utilisables dans certains pays. Essayer de comprendre et de résoudre ces problèmes vont aussi faire partie des objectifs du bureau parisien.

Comment est composée l'équipe ?

Nous avons déjà trois employés plutôt centrés sur le développement commercial. Un quatrième arrivera début septembre. Donc nous voudrions développer le pôle technique. Les experts dans ces domaines là sont très difficile à trouver en ce moment et dans tous les pays. Je ne sais pas à quelle vitesse ça va aller, mais nous allons monter une équipe le plus rapidement possible. Des postes en partnership software, publicité et support technique sont ouverts.

Comment percevez-vous l'avenir proche de KaiOS ?

Nous sommes une petite entreprise avec un marché accessible de 1,3 milliard de personnes. Ce n'est pas aussi gros et lucratif que le smartphone mais c'est un marché intéressant. Il n'y a pas énormément de concurrence. Nous sommes entrés beaucoup plus tôt que les autres sur ce marché donc il y a un effet d'échelle dans l'OS qui est en notre faveur aujourd'hui. Notre challenge maintenant c'est de récupérer plus d'applications intéressantes adaptées à notre OS. Nous n'avons, par exemple, pas encore de bonne solution de musique. Nous avons besoin de partenaires. Donc nous avons été voir Deezer, Spotify pour essayer de les convaincre, sans succès pour le moment. Mais une fois que nous serons suffisamment importants, ils devraient avoir une meilleure motivation.

On est présents sur plusieurs feature phones qui vont se vendre en Europe. Le Nokia 8110 va se vendre dans la plupart des pays. Nous sommes sur Doro aussi, qui vend des feature phones destinés aux seniors. Ou encore Caterpillar, qui propose un téléphone pour les entreprises.

Le développeur de système d'exploitation pour feature phones ne travaille pas seul. La société s'est entourée de tout un écosystème de partenaires pour développer son OS. (Crédit : KaiOS)

Nous devrions commencer à avoir des produits en Afrique à la fin de l'année. En fait, les fabricants sont toujours un peu les mêmes et ils vendent leurs produits en marque blanche à d'autres marques partout dans le monde. Donc il y a une trentaine de gros fabricants en Chine et nous travaillons avec quinze d'entre eux. Ce qui nous permet de nous projeter dans les différents marchés sous les différentes marques nationales.

Donc aujourd'hui il y a déjà plus de 40 millions de téléphones équipés de KaiOS sur le marché. Notre objectif c'était d'être à 100 millions d'ici la fin de l'année. Je ne sais pas si on l'atteindra mais on devrait être entre 80 et 100 millions.