« La résilience, c’est la maîtrise de son avenir numérique pour surmonter des perturbations de toute nature (dépendance, pannes, aléas climatiques, défaillances tiers, compétences critiques, tensions géopolitiques ...). Pour une part importante de la gestion de nos risques, la résilience revient donc à être indépendant d’un point de vue économique, technique et commercial vis-à-vis des fournisseurs, lesquels ont justement rendu leurs offres très dépendantes grâce au SaaS et à la bundleisation. La souveraineté, plutôt associée à l’État, consiste par exemple à veiller à ce que les données relatives à ses services et prérogatives régaliennes ne soient pas dépendantes de législations extra-européennes. La distinction est claire : une entreprise peut très bien choisir une solution européenne, que l'on pourrait dire "souveraine", comme SAP tout en étant très dépendante de ce même éditeur. Par ailleurs, une entreprise internationale doit composer avec une pluralité d'exigences de souveraineté, en s'alignant sur les cadres réglementaires et les exigences spécifiques de chaque pays où elle opère », explique Laurent Tréluyer, DSI de la Cnaf. Ce constat posé, le dirigeant s’engage au sein de la Cnaf à être moins dépendant et plus souverain, la souveraineté comptant désormais pour 15 % dans le choix de ses solutions. Un exemple l’illustrant est celui de la migration de l’actuel moteur de règles (élément central du SI de la Cnaf) sous Oracle depuis 2019 vers l’offre open source Catala de l’Inria, l’une des premières briques du programme Apollo de construction de systèmes d'information pour les administrations. À ce titre, les développeurs de la Cnaf et de l’Inria travaillent en étroite collaboration pour enrichir la solution, notamment sur la partie gouvernance. Autre exemple : la migration de 3 500 postes en libre-service à destination des allocataires de Windows vers Linux Ubuntu. Ce projet, opéré par l’allemand Igel, a entraîné quelques difficultés à résoudre, dont la gestion des imprimantes. À cela, d’autres orientations vers des solutions souveraines ont été prises, comme celle d’Oodrive pour la signature électronique, de Troov pour la prise de rendez-vous simplifiée ou encore de Polaria pour son chatbot boosté à l’IA de Mistral et hébergé chez OVHcloud.
Souveraineté mais pragmatisme
L’un des autres projets de Laurent Tréluyer est de sortir à terme de Broadcom VMware, ou du moins en partie. Toutefois, pour une structure comme la Cnaf, c’est un processus long, « de l’ordre de 5 à 6 ans » estime le dirigeant. Ses équipes mènent actuellement des tests sur diverses alternatives comme XCP-ng, Proxmox, etc. Toutes ces initiatives ne font, bien sûr, pas de Laurent Tréluyer une personne arc-boutée et retranchée derrière une indépendance et une souveraineté absolues. Pragmatique, il recherche les meilleures solutions du marché pour répondre aux besoins de la branche Famille et aux enjeux du service public. Sur le volet décisionnel, il se félicite notamment du fonctionnement de Databricks sous Azure, bien qu'il ait interrogé l'éditeur sur la possibilité d'un autre hébergement. « Il faut trouver le bon compromis entre les composants du marché et le fait d’avoir une certaine indépendance », précise-t-il.
En interne, le DSI admet qu’il faut expliquer tous ces changements et arbitrages : « Pourquoi je ne prends pas la "meilleure" solution ? C'est ce critère qui fait que nous sommes amenés à en choisir d’autres. De même, sur le projet Catala, nous avons créé des équipes de développeurs intéressées malgré les difficultés ; tous ne connaissent pas le langage OCaml (NDLR : anciennement connu sous le nom d'Objective Caml). Même chose pour Linux sur nos postes de travail pour les allocataires : cela demande une certaine adaptation, mais cela nous permet de monter en compétences et de continuer, pourquoi pas, sur d’autres sujets », conclut Laurent Tréluyer.
*Cnaf, la Caisse nationale des Allocations familiales qui gère diverses prestations sociales (des allocations familiales au RSA en passant par l'aide aux personnes handicapées). La Cnaf et les Caf /CSS ou caisses de sécurité sociale, emploient 35 000 collaborateurs dont 884 au sein de la DSI.

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