Emploi

Jean Mounet
Président du Syntec
par
Olivier Rafal
(07/03/2007) -
Lemondeinformatique.fr : Vous avez rédigé une lettre ouverte aux candidats à la présidentielle afin de les sensibiliser aux enjeux économiques liés aux technologies de l'information. Comment avez-vous élaboré ce document ?
Jean Mounet : Nous avons contacté nos adhérents, et la plupart nous ont répondu, nous ont fait des suggestions, des propositions qu'on retrouve dans le document. Je dois dire qu'on retrouvait de grands points communs : cela tournait autour des charges et de la souplesse du droit du travail.
Pourquoi avoir eu cette démarche ?
Il ne s'agit pas de réclamer des subventions ou d'ajouter des revendications corporatistes à toutes celles qui fleurissent traditionnellement avant les élections. Nous voyons ça plus comme un contrat, avec un objectif de croissance pour l'emploi. Il n'y a pas d'autre secteur qui ait un tel impact sur l'emploi que le cercle des TIC. Une partie significative de l'écart de croissance entre l'Europe et les Etats-Unis est due à l'usage des TIC. Sur les 1,5 point d'écart, les économistes considèrent qu'entre 0,7 et 1 point sont dus aux TIC. Un tiers en fonction de la performance du secteur lui-même, deux tiers à cause d'une diffusion plus efficace de ces technologies dans les entreprises. Nous nous sommes dit : discutons-en avec les candidats et voyons comment on peut faire avancer les choses. C'est une démarche citoyenne.
Un autre aspect qui nous a guidé, c'est que nous avons le sentiment que nos activités sont au carrefour des mutations profondes de l'économie, qu'il s'agisse du passage à l'immatériel, de la mutation vers les services, des problèmes environnementaux (nous sommes un secteur particulièrement propre, et toutes les avancées sont dues à un meilleur usage des technologies, en particulier de l'embarqué), et bien sûr de l'innovation. Il y a peu d'innovations aujourd'hui qui ne soient pas basées sur les TIC.
Quel est le poids du secteur des TIC en France ?
Nos entreprises représentent plus de 30 Md€, plus de 300 000 personnes, il a connu une croissance de 7% en 2006 et nous la voyons relativement soutenue pour les cinq ans qui viennent.
Quels résultats escomptez-vous de vos propositions ?
Si nous travaillons bien ensemble, nous devrions pouvoir gagner un demi-point de croissance sur le PIB global de la France, et 200 000 emplois supplémentaires sur 5 ans. Cela fait 40 000 emplois par an, un tiers dans notre secteur, deux tiers grâce aux gains de compétitivité.
Vous dites ne pas réclamer de subventions, mais que voulez-vous obtenir des pouvoirs publics ?
Nous aimerions que notre secteur soit considéré comme prioritaire, comme cela se fait dans d'autres pays, aux Etats-Unis depuis cinquante ans (et davantage encore depuis le fameux discours d'Al Gore sur les autoroutes de l'information), au Japon, dans les pays scandinaves, en Allemagne... Aux Etats-Unis, tout récemment, la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a fait un discours sur les nouvelles technologies, et la nécessité d'attirer les meilleurs chercheurs. En France, vous pouvez prendre les discours des candidats, on n'en entend pas parler.
Concrètement, cette attention au secteur portée par le gouvernement devrait se concrétiser comment ? Par un ministère spécifique ?
Nous demandons des structures adaptées. Soit un ministre en charge des technologies qui coordonne l'ensemble des activités ministérielles, soit un délégué interministériel. Actuellement, le ministre François Loos est réellement motivé, mais il y a aussi le ministre des PME qui se sent particulièrement concerné, il y a l'Education nationale, la Recherche, etc. Il faudrait assurer une coordination. Nous demandons aussi la réactivation d'un haut conseil des technologies. Le CSTI [Conseil stratégique des technologies de l'information, auprès du Premier ministre, NDLR] dont je fais partie, ou bien un autre.
Si le CSTI existe déjà, que peut-on faire de plus ?
Le CSTI a pris un très bon départ. Il a fait du bon boulot, a fait des préconisations sensées, concrètes... Les grands patrons ont montré une certaine assiduité. Mais depuis 12 à 18 mois, j'ai l'impression qu'il n'y a plus de moteur politique.
Vous avez classé vos actions en trois grandes catégories. Prenons la première, « libérer les énergies de nos entreprises ». Qu'entendez-vous par là ?
Il y a la question des 35 heures, qui est cruciale pour notre profession, où la main d'oeuvre compte pour 70 à 75% des coûts. On a absolument besoin d'un assouplissement, en particulier sur la limite du nombre de jours travaillés. Nous sommes limités à 218 jours de travail par an, or certaines années, pour certains collaborateurs, cela devrait être possible de travailler plus, pour gagner plus. Il y a des gains potentiels à partager entre l'entreprise et les collaborateurs. Il faudrait mettre en oeuvre le slogan « travailler plus pour gagner plus ».
Il y a aussi la question des charges pesant sur les entreprises : il faudrait revenir à un standard qui nous rapproche de la moyenne européenne : 20 à 22% d'impôt sur les sociétés, contre 33,3% en France. Nous suggérons aussi que pour les jeunes embauchés, il y ait une exonération de charges pendant les premières années, en contrepartie de l'effort de formation réalisé par les entreprises, qui doivent « coacher » les débutants sortant de l'école. Cet effort de formation existe déjà, et pourrait être amplifié.
Il faut également se pencher sur les quelque 20 000 PME du logiciel et du service, sur lesquelles pèse une sorte de plafond de verre : elles ont un mal fou à se développer, et atteindre des tailles qui leur permettent de prétendre à une activité internationale. C'est là que sont l'emploi, la croissance, l'innovation. Il faut aider ces PME à avoir accès aux grands marchés, particulièrement les marchés publics.
Vous rejoignez là les propositions du Small Business Act à la française...
C'est un sujet qui me fait bondir ! On voit tous les candidats venir au chevet des PME dire « si je suis élu, je le mettrai en place ». C'est très bien qu'ils soient préoccupés, sensibilisés à ce sujet. Mais d'abord la décision ne leur appartient pas, cela ne peut être qu'européen et au travers d'une négociation avec l'OMC. C'est un raccourci qui frôle la simplification abusive. Ensuite, le gouvernement actuel - Thierry Breton en tête, mais aussi Christine Lagarde qui est particulièrement active sur ce plan - a pris ce problème à bras le corps depuis plus de deux ans, à la fois à l'instigation du Syntec et du Comité Richelieu. Ils font un excellent travail, difficile. Ce sont eux les véritables promoteurs d'un SBA à la française. Il ne faut pas oublier la difficulté du parcours accompli jusque là. J'ai accompagné Christine Lagarde [ministre déléguée au Commerce extérieur, NDLR] deux fois à Bruxelles dans ses bagarres (on peut dire comme cela) avec les commissaires européens hostiles à ce projet. Sa détermination et sa pugnacité suscitent l'admiration de tous ceux qui ont participé à ces réunions.
Il y a pourtant des choses qu'il serait possible de mettre en place en France sans en passer par l'Europe ?
Oui, notamment un observatoire des marchés publics, dont le rôle serait juste de pratiquer une analyse. Par contre, on ne pourra pas prendre de mesures d'incitation qui seraient en infraction avec le droit communautaire.
Vous aimeriez voir plus de 'business angels' en France. Il s'agit de décisions individuelles ; quel pourrait être le rôle du gouvernement dans ce domaine ?
Cela peut passer par des encouragements fiscaux, de façon à ce que les financements dits à risque fassent l'objet de dégrèvements fiscaux avec des pourcentages supérieurs à ce qui existe aujourd'hui, et avec des plafonds plus élevés.
Vous demandez également des allègements fiscaux pour les éditeurs de logiciels ?
Nous nous devons de soutenir les éditeurs de logiciels. C'est le marché le plus prometteur, or, 14 des 15 premiers éditeurs mondiaux sont américains ! L'autre étant allemand : SAP. En outre il y a aussi une question de souveraineté : le logiciel, c'est l'ossature de l'entreprise. Au-delà de quelques grands acteurs français (Dassault, Ilog, BO, Cegid...) il y a 2500 éditeurs en France qu'il faut aider. Ils font des efforts de R&D énormes, et leur internationalisation est presque indispensable pour rentabiliser leurs investissements et être compétitifs.
Nous suggérons la création d'un statut particulier. Cela pourrait être une forme de société différente, tenant compte du fait que nous sommes au croisement d'activités de création intellectuelle et de métiers de l'industrie, comme il existe des statuts particuliers pour les société de création artistique. Ce statut particulier pourrait favoriser le financement, au travers de FCPI réservées, par exemple [fonds communs de placement dans l'innovation, NDLR]. On pourrait aussi appliquer à ces sociétés un dégrèvement des charges sociales pour les embauches les cinq premières années, car ces sociétés ont souvent au début une croissance en dents de scie et recruter est toujours un grand point d'interrogation. On aimerait aussi que les seuils sociaux, nombre d'employés à partir duquel créer un comité d'entreprise, par exemple, soient élargis. On pourrait aussi mettre en place des dégrèvements fiscaux très significatifs pour favoriser l'exportation ; c'est une mesure qui semble porter ses fruits en Inde.
Que pensez-vous des rapports de l'Union européenne en faveur de l'Open Source, ainsi que des recommandations de l'administration ?
L'Open Source est un domaine tout à fait respectable, c'est une autre forme d'édition de logiciels. Je n'y vois aucune contradiction. Cela ne représente que quelques pour-cent de l'édition logicielle, il faut penser à tout le reste.
Vous aimeriez « faire de la France le numéro un en Europe pour le bon usage des TIC ». Par quoi est-ce que cela peut passer ?
L'Etat doit être exemplaire en matière d'informatisation. Il nous semble important d'accélérer le développement de l'administration électronique. Il y a eu des efforts sur la dématérialisation, par contre il y a des pans entiers où il y a peu ou pas d'investissements. Or c'est le vecteur, à terme, de la baisse des charges et du non remplacement des fonctionnaires lors de leur départ à la retraite. L'exemple du Canada est significatif : il y a douze ans, leur déséquilibre budgétaire était considérable. Aujourd'hui il est excédentaire.
Il faudrait également élargir le plan d'action TIC-PME 2010 [mis en place par le Minefi, NDLR] qui prévoit l'informatisation par grandes filières, et a un impact très positif. Nous proposons aussi la mise en place de grands programmes. Souvent, dans l'histoire, il y a eu accélération grâce à de grands programmes, concernant de grands projets sociétaux.
Concrètement, quel type de programme verriez-vous ?
La lutte contre l'illettrisme, par exemple. Cela passerait par un serveur de soutien scolaire à l'usage des élèves du primaire, avec la fourniture d'ordinateurs aux familles les moins aisées.
Avez-vous testé cette idée, auprès d'une fédération de parents d'élèves, par exemple ?
Non. Nous l'avons soumise à des politiques, qui ont trouvé que c'était une bonne idée. Sur le principe, cela me paraît bien.
D'autres grands projets ?
Je citerais la santé. Le budget consacré à l'informatique par les hôpitaux français est le tiers de ce qui se passe aux Etats-Unis. On voit les soucis du DMP (Dossier médical personnel). Je citerais également la sécurité, qu'il s'agisse de sécurité financière, de délinquance, de terrorisme... Ou encore l'environnement.
Rien ne dit toutefois que ces grands projets profiteront aux éditeurs ou aux sociétés de services français...
Non, bien sûr. Que les meilleurs gagnent.
Côté grand public, le bon taux d'équipement en ADSL en France n'est-il pas encourageant quant aux usages ?
Il ne faudrait pas que l'histoire du Minitel - où nous étions pionniers et avons eu du mal à prendre le virage Internet - se répète. La France est effectivement leader en matière de haut débit en Europe avec l'ADSL, mais il ne faudrait pas prendre du retard sur la fibre et le très haut débit.
Le troisième chapitre de vos propositions concerne « les chemins de l'avenir ». A quoi pensez-vous exactement ?
Il faut préparer l'avenir au travers de quelques mesures. Il nous semble par exemple urgent de transformer le crédit-impôt recherche en crédit-impôt innovation. Aujourd'hui, il est trop axé sur la recherche technique et scientifique. Il faudrait l'élargir de façon à ce que le développement d'un progiciel entre facilement dans la définition. Un nouveau progiciel, c'est par définition de l'innovation.
Il faudrait également réaliser un état des lieux des pôles de compétitivité. C'est une très bonne initiative, que nous soutenons, mais leur fonctionnement pourrait être amélioré. Il nous semble important notamment de renforcer leur aspect business, la génération de produits et d'entreprises. Et mesurer cette croissance.
Les PME qui participent à ces pôles ou autres centres de recherche communs avec les grands groupes ont aussi du mal à valoriser leurs recherches, faute d'une politique claire en matière de propriété intellectuelle. Que préconisez-vous dans ce domaine ?
Depuis des années, l'Europe n'arrive pas à prendre une position claire sur la brevetabilité logicielle. La France devrait être leader dans cette réflexion. Nos discussions à ce sujet progressent bien, nous demandons simplement à ce que le rythme s'accélère.
Certes, mais que recommandez-vous ?
Une position qui protège en particulier les PME mais sans leur imposer un carcan de procédures qui les handicaperait. Donc la solution la plus dynamique possible.
Cela s'appelle de la langue de bois...
Oui... Ce que je souhaite, c'est que les entreprises puissent vivre et se développer sans contrainte lourde. Or, ce que je crains, c'est que nous arrivions à des solutions trop lourdes, en termes de coûts et de procédures, qui décourageraient l'innovation des petites entreprises.
Vous dites aussi vouloir renforcer l'attractivité du secteur ?
Oui, de moins en moins de jeunes se lancent, en France comme en Europe, dans les carrières scientifiques et techniques. Il faut lancer une campagne de communication. Nous lançons d'ailleurs cette semaine une campagne afin de toucher les lycéens - donc avant leur orientation - au travers de jeux sur Internet, de façon à les sensibiliser à nos entreprises. A leur faire comprendre que nos métiers sont au coeur de tout ce qui est passionnant dans le monde.
Nous voyons également deux volets concernant la formation. D'abord une formation de base aux TIC, c'est-à-dire dans le primaire et le secondaire. Il y a énormément à faire pour familiariser les jeunes avec l'outil informatique. Nous recommandons un vaste débat entre nos entreprises, les parents d'élèves et les enseignants. Ensuite, il faut renforcer les liens entre nos entreprises et les grandes écoles. Nous avons créé l'association Pascaline avec 40 des principales écoles d'ingénieur, et nous souhaitons des initiatives comparables avec les Universités, les grandes écoles de commerce, etc.
Pour conclure sur l'attractivité, il faudrait également accueillir, ou favoriser le retour, des meilleurs experts (ingénieurs, patrons d'entreprise...), grâce à des mesures fiscales ou des visas simplifiés.
Etrangement, vous ne parlez pas de l'impact des technologies de l'information sur le phénomène des délocalisations ?
Les délocalisations font bien sûr partie du paysage. Mais il s'agit à la fois d'une menace - si on n'est pas performant - et d'une opportunité. Nous n'avons pas évoqué la délocalisation dans nos mesures car je crois que c'est inutile d'ériger une muraille de Chine autour de notre pays. Il faut plutôt s'évertuer à rendre les entreprises françaises les plus performantes possibles pour que cela devienne une opportunité plutôt qu'une menace.
Qu'attendez-vous comme réaction de la part des équipes politiques auxquelles vous avez envoyé ce document ?
Nous espérons surtout que ce sera un document sur lequel nous travaillerons en commun après l'élection. Ce n'est pas forcément un domaine auquel le grand public est sensible, or c'est dans le grand public que sont les électeurs. C'est donc plutôt un document de travail à l'usage de la prochaine équipe gouvernementale.